Ma jungle de Calais

Publié le par Mouloud Akkouche

Notre priorité est de survivre. Tout le reste peut attendre demain. Ce matin là, comme tous les autres jours, j’avais croisé Abribus. Toute la ville le connaît. Il vit dans une camionnette dans une rue, un peu plus loin. Des années qu’il mendie. Toujours sa casquette sur la tête. Il reste assis des heures sous un abribus. Difficile de lui donner un âge ; la rue vieillit en accéléré. Un jour, je l’ai aidé à se relever, il était tombé ivre mort dans un square, et je l’ai accompagné à sa camionnette. Depuis, il me demande parfois de venir m’asseoir avec lui. Comme j’ai étudié un peu le français, nous pouvons parler ensemble. Des moments qui se passent très bien. Pourtant je sais bien qu’il ne nous déteste, ceux de la jungle. Nous sommes venus empiéter sur son territoire. Voler sa part de misère. Mendier c’est plus dur pour lui depuis notre arrivée. Nous sommes des concurrents. Et il rêve de tous nous revoir partir. Même à la nage, comme il m’avait dit une fois. Sa haine ne dure jamais très longtemps.

Regarde ce torchon ! Ses yeux étaient rouges de colère. Au bord des larmes. Y me font rire ces donneurs de leçons. Tous ceux qui signent des pétitions habitent toujours loin de la merde. La merde, notre merde à moi, à toi, et à tes compatriotes là-bas entassés sous les tentes, eux là-haut la sentent toujours de loin. Jamais le nez dedans. Combien d'habitants à côté de la jungle qui vont signer cette putain de pétition ? Même pas tu les comptes sur les doigts d’une main. En tout cas, pas moi qui mettrai mon nom sur ce truc! Il m’avait tendu le journal. Des gens connus, beaucoup d’artistes, avaient lancé une pétition pour améliorer nos conditions de vie dans la jungle. Comment ne pas les remercier de leur geste de solidarité ? Ils avaient eu raison. Cette pétition était importante et nécessaire. Très urgent que partout les gens se rendent vraiment compte de notre drame quotidien. Si leur geste pouvait changer quelque chose ; ce serait très bien. Surtout que l’hiver approchait. Ma sœur de neuf ans a toujours été très fragile des bronches. Même au pays, on l’emmenait tout le temps chez le médecin. Elle ne cessait de tousser. Sa santé déclinait.

Mais Abribus avait raison sur un point: les pétitionnaires vivent pour la plupart loin d’ici. Plus facile d'être solidaire à distance. Ils nous aiment beaucoup, tant que nous ne sommes pas chez eux. Si la jungle se trouvait au pied de leur immeuble, pas sûr du tout qu’ils signent cette pétition. Ils ont les moyens de nous aimer. Tant mieux pour eux. Je préférerais être à leur place qu’à la mienne et celle de ma famille. Partir loin, le plus loin possible, de ce tas d'ordures à ciel ouvert. Vivre sous un vrai toit, tirer une chasse d'eau. Ne plus me sentir comme un animal prisonnier d'un zoo. On ne demande pas grand-chose : juste de vivre comme dans notre pays, avant qu’il ne soit dévasté par la guerre. Pas plus, pas moins. Vivre comme ces habitants chez qui je vais me servir. Ceux qui ne signeront sans doute pas cette pétition.

Je ne vole que ce qui se mange, des vêtements et aussi des couvertures. Mais, si un jour, je dois prendre autre chose et aller le vendre pour faire vivre ma famille, je le ferai sans la moindre hésitation. Ici, chaque jour compte. Quand tu es au pied du mur, la morale passe souvent après l’estomac et trouver un abri. Toi et les tiens avant les autres. Si j’attends après une pétition, on va mourir de faim. Les bénévoles font tout ce qu’ils peuvent mais sont débordés. Nous sommes trop entassés ici. La jungle est presque comme une petite ville. Une ville que de pauvres. Mais, contrairement à ce que les gens croient et d’autres font croire, nous ne sommes pas beaucoup à voler. En tout cas, c'est loin d’être la majorité des habitants de la jungle. Ma mère me tuerait si elle apprenait que je volais. Je lui ai fait croire que c’était des associations qui me donnaient tout ce que je rapportais à la tente. Se doute-t-elle que je mens ? Peut-être mais elle ne me dit rien. Plus réellement la force de s'indigner avec sept bouches à nourrir. Bon, je vais arrêter de parler de ça. Toute la presse et la France sont largement au courant. Parler ou signer des pétitions ne changent rien, en tout cas à notre journée. Ma famille et moi devons manger aujourd’hui. Le reste c’est pour les journaux. Ou pour ceux qui ont le ventre déjà plein.

La maison était équipée d’une alarme et d’une vidéo. Comme la plupart des habitations près de la jungle. Sans oublier celle qui avaient en plus des gros chiens. L’avantage de cette maison était son isolement, la dernière de la rue, face à un terrain en construction. J’ai fait semblant de nouer mes lacets pour couper le fil de l’alarme. La lumière cessa de clignoter sur le boîtier. J’ai fait lentement le tour et sauté par-dessus le grillage du jardin qui donne sur le chantier d'un lotissement. Je sais que la femme qui vit là avec sa fille est allée travailler. Elles partent toutes les deux avec la voiture de la fille. Ca fait plusieurs jours que je surveille leurs allées et venues. Elles rentrent en plus tard le soir. J’ai tout mon temps. En profiter pour prendre un bain ou une douche ? Ne plus sentir l’odeur de la jungle. Trop risqué.

Sûr que Papa, s’il me voit de la haut, serait très en colère. Lui, si honnête. C’était le garagiste de notre quartier. Des mains d’or qui nous faisaient bien vivre. Ils voulaient le meilleur pour nous, surtout pour son aînée. Il m’avait inscrite dans un lycée avec les riches de la ville. Pour lui, je devais absolument aller à la fac. Il rêvait que je devienne médecin ou avocate. Tous ses rêves inaboutis car il était illettré et obligé de travailler dès son plus jeune âge. Nos pays sont pas faciles pour les femmes. Faut que tu apprennes à te battre, ma fille. Pas qu’avec des livres. Il m’avait inscrite à l’aïkido. J’étais très bonne, classée deuxième au niveau national. Un art martial qui m’a beaucoup aidé depuis la fuite de notre patrie en sang. Quelques hommes de la jungle et de la ville ont compris leur douleur, ils poseront plus leurs mains sur moi. Mon cœur et mon cul sont ma propriété. C’est Papa qui m’avait appris à être une femme libre. Même si je sais que Maman n'avait pas choisi de se marier avec lui. Chez nous, les histoires d’amour n'existent qu’à la télé. Papa me manque chaque seconde.

Depuis ce jour où il fut décapité dans son garage. Maman avait tout fait pour que je ne le voie pas comme ça. Mais j’y étais allée quand même. Voir l’horreur de ces hommes. Pire que des animaux. Ce jour là, en voyant le cadavre de Papa, j’ai su que je n’aurais plus jamais confiance. Ni en Dieu, ni aux hommes. Et plus en moi non plus. A plusieurs reprises, j’avais entendu Papa s’engueuler avec les intégristes de notre rue. Quelques fois, ils m’avaient insulté sur le chemin de l’école à cause de mes tenues. Je n’avais rien dit à la maison, seulement pleurer toute seule dans mon coin. Souvent, ils venaient se plaindre auprès de Papa. Même certains dont il réparait les voitures. Faut marier ta fille ! Les études c’est pas pour les filles. Elle va finir comme une…. Lui s'énervait et les envoyait paître. Papa était très croyant. Mais pas comme eux qui surveillaient nos faits et gestes. Ma fille, ces hommes là sont pas des musulmans, juste des escrocs de la foi. Un jour, il en avait collé un contre le mur. Si Maman n’était pas intervenue, il l’aurait tué. J'étais vraiment très fière de lui. Est-il mort à cause de moi ? Pas le moment de penser à ça.

Plus dur que prévu. Des volets métalliques fermaient toutes les fenêtres. Je n’avais qu’une seule solution pour essayer de rentrer. Malgré mon corps très souple et fin, ça risquait d’être très compliqué. Je brisai la vitre des chiottes et poussai la fenêtre. Un passage très étroit. Je m’appuyai sur le rebord de la fenêtre et grimpai en m’aidant des pieds contre le mur. La tête et une épaule réussirent à passer entre les barreaux, pas le reste de mon buste. Arrêter avant d’être coincée. Je passai l’autre épaule puis le ventre. A l’intérieur, je restai un moment sans bouger, à écouter. Aucun bruit. J’ouvris chaque pièce pour vérifier que personne ne dormait. La maison était déserte.

Le frigo à moitié vide me déçut. Tout ça pour pas grand-chose. Je vidai tout son contenu dans mes sacs. La nuit avait été très froide. Ne pas oublier d’emporter des vêtements et des couvertures. Surtout pour ma sœur. Je montais dans les chambres à l’étage. Sans doute la pièce de la fille. Je pris un gros sac à roulettes dans une armoire et le remplis à bloc. Qu’est-ce que c’est cette porte derrière un rideau ? Je tournai tout doucement la poignée. C’était un grenier faiblement éclairée par un velux. Sur un mur entier, des étagères avec des vêtements de femme. Ma mère allait être très contente de ma pêche du jour. Même à la jungle, elle restait coquette. Je souris avant de blêmir.

La femme était pendue à une poutre. Encore vivante. Je coupai aussitôt la corde avec mon couteau et déposai son corps sur le parquet. Elle avait beaucoup de mal à respirer. Je m’agenouillai. Madame ! Vous m’entendez ? Elle ne me répondait pas. Ses yeux étaient comme vides. Ma tête implosait de questions. Qu'est-ce que je vais dire à la police? Tout le monde va savoir que je suis une voleuse. Ma mère sera folle de rage, surtout de honte. Papa, promis, je vais arrêter de voler. Faut que je parte d’ici. Mais je ne peux pas la laisser comme ça toute seule. Je dois lui porter secours. Madame ! Madame ! Toujours pas de réponse. La peur essora mon ventre. Je me sentais complètement paumée. Incapable de réfléchir. Personne pour me guider ou me défendre. Que faire? Je m’enfuis de la maison.

Pour m’effondrer à côté d’Abribus. Il avait bien vu que je n’étais pas dans mon état habituel. Il m’avait questionnée. J’étais restée muette. Il avait insisté. J’avais fini par craquer et tout lui raconter. Il s’était levé et m’avait dit de le suivre. Avant de rentrer dans la maison, il enfila des gants. La femme était encore allongée au même endroit. Elle ne répondit pas non plus à Abribus. Il avait froncé les sourcils. On se tire d’ici ! Dehors, il m’insulta et entra dans une cabine téléphonique. Il ne parla pas longtemps et sortit. Dégage maintenant ! Je vais pas te balancer aux flics mais arrête tes conneries. Vole pas les moins pauvres que toi. Reviens plus dans le quartier. Puis il était reparti très vite, vers sa camionnette. Même son dos était en colère.

Moi, je voulais savoir. J'ai attendu qu'il soit loin pour aller me planquer derrière un des tractopelles du chantier de construction. Un chien n'arrêtait pas d'aboyer. De mon poste d'observation, je pouvais voir sans être vue. Les flics municipaux ont débarqué les premiers devant la maison. Puis les pompiers et la police nationale. Plein de gens venaient voir ce qui se passait. Même des habitants de la jungle. Les pompiers la sortirent sur un brancard. Le camion du Samu partit très vite avec elle. Morte ou vivante ?

Cette nuit là, impossible de dormir. Le visage de la femme toujours face à moi. Ses yeux me fixaient. Elle ouvrait la bouche sans réussir à me parler. Sans bruit, je sortis de la tente. Le soleil venait à peine de se lever. Je traversais le camp sans bruit. Toi aussi la p’tite, t’as pas dormi. C’était Abribus qui se dirigeait vers le premier bistrot ouvert. Je te paye un café. J’hésitais à entrer. Le patron ne servait jamais les gens de la jungle. Abribus me prit par le bras et me poussa devant lui.Salut Patron ! Tu nous mets deux kawas. T’inquiète, je la connais : elle est pas comme les autres. Le patron fit la gueule mais me servit. J’évitais de croiser son regard. Et ceux des habitués au comptoir. Tous les habitants ne nous détestaient pas. Certains même très chaleureux et accueillants. Mais, par habitude, j'avais pris l'habitude de ne pas regarder les gens d'ici trop longtemps dans les yeux. Un seul regard et tout pouvait dégénérer. Rester la plus transparente possible.

Je faillis m’étouffer en voyant la fille sur l’écran de télé. Elle était filmée devant sa maison. Moi, je sais que c’est pas un suicide. Même si c’était dur en ce moment à cause de son licenciement… Elle allait perdre son boulot. Mais jamais Maman se serait suicidée. Elle aimait trop la vie pour se suicider. Puis le journaliste expliqua que les enquêteurs avaient relevé de nombreuses empreintes. Et que la piste d’un cambriolage ayant mal tourné était envisagée. Je me levai. Abribus me serra le bras. Tu bouges pas. Termine ton café tranquillement et souris. La haine explosa d’un seul coup sur le comptoir. Surtout que l’une des habituées connaissait bien la victime. Les visages des clients et du patron plus que des masques haineux. Je baissais les yeux. Abribus balança lui aussi sa haine contre les gens de la jungle. Papa, je n’ai pas tué cette femme. Crois- moi. Je suis une voleuse, pas une criminelle. Mon ventre était dur comme de la pierre. Envie d’hurler et de tout casser autour de moi. Jamais je ne m'étais autant haïe. Prête à me foutre en l’air.

Dans la rue, je marchais tête baissée. Vous faites chier les amateurs. La différence entre les vrais voleurs, même rangés des voitures comme moi, et les amateurs comme toi et certains de tes potes. Rien de tout ça si tu avais mis des gants. Je voulais aller au commissariat. Il m’en dissuada. Tout était contre moi. Coupable d’avance. Pour lui, ma seule solution était de partir. Je ne peux pas laisser ma famille toute seule. Il secoua la tête. Je suis une cloche mais je connais du monde. Tu vas me dire qui c’est ta famille et je vais en parler à quelqu’un de la préfecture que je connais bien. Il me doit bien ça. Nous sommes allés ensemble dans le camp. Je lui ai montré la tente où l’on vivait. Il me demanda notre nom. Je voulais les embrasser avant de fuir la région. Trop dangereux la p’tite. Puis nous sommes allés au centre-ville. Il donna des coups de téléphone d’une cabine. Après, nous sommes montés dans un taxi. Il lui demanda de nous arrêter sur le bord d'une route. La mer était tout en bas. Un gros cargo faisait comme une tache. Nous avons marché plusieurs kms avant d’arriver devant une maison. Abribus sonna. Un volet s’ouvrit. Un homme, torse nu, chaussa des lunettes et se pencha à la fenêtre. Il nous fit signe d’attendre.

Le Ferry va bientôt accoster à Douvres. L’ami d’Abribus a accepté de m’emmener avec lui. Je suis planquée dans un des cartons de la cargaison de son 28 tonnes. Dans quelques heures, il me lâchera sur une aire d’autoroute anglaise. Que vais-je devenir ? Et ma famille ? Tant que je devais m’occuper d'eux, je n’avais pas le temps de me poser des questions. Désormais, je suis toute seule, morte de trouille. Papa, j’ai très peur. Ma nouvelle vie me semble d’avance si lourde à porter. Déjà écrasée par une histoire qui n'a pas commencé.

Survivre plus loin.

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