La baleine du collège

Publié le par Mouloud Akkouche

Pourquoi je suis pas noire, musulmane, juive, rom, migrante, homosexuelle, lascar de cité, chômeuse,Sdf…. Ceux qui ont des problèmes dont tout le monde parle. J’entends jamais parler de mon problème à moi à la télé et à la radio. Pas de manifs pour me défendre et aider tous ceux qui subissent la même chose. Notre douleur est invisible. Elle passe inaperçue. Et j’ai l’impression d’être seule. Isolée. Moi, je suis prête à tout donner pour être quelqu’un d’autre que moi. Enfin arrêter de me détester dès que je me réveille. Plus que me détester, me haïr. Ouais, j’ai la haine grave de moi. Du lever au coucher, j’ai envie d’être transparente. Plus jamais me réveiller un matin. Je veux disparaître entièrement. Pour que plus personne me voit. Surtout plus supporter leurs regards. Etre comme le vent.

Quand Papa me dépose devant le collège, j’ai une grosse boule au ventre. Dès la sortie de la voiture, la guerre commence. Seule contre tous. Une guerre que personne voit, sauf moi et mes ennemis. Je respire un grand coup et m’approche du grillage. Papa, très gentil, est prêt à faire un grand détour pour m’amener. J’ose pas lui dire que je préfère venir en bus. Difficile de lui expliquer pourquoi. Pourtant venir en bus ça m’oblige à me réveiller beaucoup plus tôt. Mais je peux attendre dans une rue plus loin, arriver qu’après la sonnerie. Ca m’évite de rester scotchée à attendre avec tous les autres devant la grille. Je déteste ce moment-là. Tout le monde te voit arriver. L’impression que tous les yeux se posent sur toi. Comme ce matin. Je ralentis le pas. Vers quel groupe me diriger ?Surtout éviter Julie et Rachida. L’impression qu’y a plein de murs que pour moi. Je baisse les yeux et vais me mettre dans un coin. Le plus loin possible de l’entrée. Je pose mon sac et fais semblant d’envoyer des textos. Pire journée de la semaine pour moi. On a deux heures de gym.

Même quand la bande de Julie et Rachida me dit rien, leur regard parlent. Je sais ce qu’ils pensent. Je les vois même rire à l’intérieur d’eux. Julie et Rachida m’ont surnommé la baleine. Pas un jour sans qu’elles me balancent des vannes hard devant tous les autres. Au début, je croyais que ça allait passer. Au square et à la primaire, ça m’était déjà arrivé. Mais ça me faisait rien. Et puis c’était pas très long. L’humiliation a commencé vraiment cette année en cinquième. Depuis que je suis dans la classe de Julie et Rachida. Vont-elles me lâcher un jour ?

Elles ont commencé à m’imiter dans le couloir quand je passais. Leur imitation faisait marrer les autres. Je savais bien qu’elle était derrière moi à marcher comme moi, leur cartable sous leur pull pour faire un gros ventre. Surtout pas chialer, ni me retourner. J’allais me mettre contre un mur devant notre classe, les yeux au sol ou sur mon portable. Pressée de rentrer en classe. Je m’assois toujours devant. Ne pas croiser leurs regards. Leurs saloperies ont empiré quand elles m’ont traquée avec les portables. Tous les jours. Même dans les vestiaires du gymnase et de la piscine. Je me planque le plus possible pour leur échapper. Une écharpe toujours prête pour me mettre sur le visage. C’est un jeu pour elles. Et aussi pour les autres qui regardent les photos et se marrent. Je me sens comme un animal traqué. La proie de deux chasseuses. Je les hais. Elles jouent avec moi comme elles veulent. Si je pouvais leur écraser la gueule. Me venger de tout ce qu’elles me font endurer. J’en rêve tous les jours. Les humilier à mon tour devant tout le collège.

Un jour, j’ai craqué et j’en ai parlé à Maman. Elle m’a caressé les cheveux. La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe. L’indifférence est la meilleure des armes. Moi aussi, j’étais un peu ronde à ton âge. Que des mots tout ça. Pas elle qui subit ça tous les jours. J’ai vu ces photos à elle de collège. Elle me fait rire avec son «un peu ronde». Rien à voir avec sa fille obèse. Pour elle et Papa, c’est pas très grave. L’essentiel de l’individu est dedans. La vraie beauté est à l’intérieur. Rappelle toi ce que disait le Petit Prince, me répète Maman pour me remonter le moral. Quand elle me sort ces phrases à la con, j’ai envie de lui gueuler dessus. La secouer pour qu’elle me regarde vraiment comme je suis. Pas comme elle aurait envie que je sois. Je lui fais peur ou quoi ? Sinon pourquoi elle voit que dalle ! Tous les autres voient bien comment je suis. Même ceux qui me font pas de sales remarques. Je suis grosse et moche.

Pas le Petit Prince qui se tape Julie et Rachida tout le temps! L’essentiel est invisible…J’aimerais bien le voir à ma place au collège. Facile de raconter des trucs comme ça à un renard dans le désert. Imagine seulement le Petit Prince gros comme moi, moche comme moi, en cours de gym ou dans la cour de récré. Je peux te dire qu’il changerait vachement vite d’avis. L’essentiel est visible de tout le monde. Quand t'es grosse comme moi, on voit que tes bourrelets; pas ton cœur ni ton cerveau. Surtout quand tu cours. Le Petit Prince c’est que des histoires. Une belle histoire qui fait rêver. Pas comme ma vie pourrie.

Papa et Maman sont très gentils avec moi. Je les aime beaucoup. Mais ils sont aveugles. C’est plus simple pour eux de pas y penser. En plus, je sais qu’ils ont beaucoup de soucis en ce moment au boulot et pour l’achat de la maison. Des trucs de prêts avec la banque. Y arrêtent pas de s’engueuler, pas que pour des trucs d’argent. Je sens que c’est très dur entre eux. Même s’ils essayent de me le cacher le plus possible. Maman a souvent le regard sombre. Pas envie de rajouter mes problèmes là-dessus. Sûr qu’ils auraient préféré avoir une autre fille. Pas une mère ou un père qui rêve d’avoir une fille comme moi. Qui aimerait être les parents d’une grosse baleine ?

Je suis pas la seule à être obèse à l’école. Y en même pas mal. Mais ça a l'air de mieux se passer pour la plupart des autres. Rien que pour les fringues. Jamais j’oserais mettre des trucs comme portent certaines filles et garçons. On dirait qu’ils s’en foutent d’être énormes. Moi, je veux tout cacher. Rien montrer de mon corps. Maman m’achète des fringues comme mettent la plupart de mes collègues de classe. Des trucs un peu… Comme les fringues moulantes ou très courtes des chanteuses des clips. Je les essaye toujours devant elle pour lui faire plaisir. Super ! Ça te va vachement bien ma p’tite chérie ! Chaque fois, j’ai envie de lui demander d’arrêter de mentir. De se mentir. La seule avec Papa à refuser de voir vraiment comment je suis physiquement. Tu les mettras celles-là ! Je souris et fais oui avec la tête. Elle est toujours si contente de me les acheter. Dès qu’elle sort de ma chambre, je range les fringues dans mon armoire. Pour mettre toujours les mêmes. Ma tenue camouflage.

D’autres, aussi énormes et parfois plus moches que moi, ont pas mes complexes. Y a ceux qui s’en foutent complètement du regard et des vannes. Certains se battent et se font respecter. Plus personne ose les emmerder après avec leur physique. Et y a ceux qui sont très intelligents, les premiers de la classe. Des bolosses, quoi. Eux se font vanner mais y peuvent servir pour aider aux cours, même écrire des trucs sans trop de fautes. C’est une tronche ! Un élève qu’y en a dans la tête. Leur cerveau compense le reste de leur corps. Moi, j’ai rien de tout ça. Incapable de me la jouer indifférente. Pas une bagarreuse pour me faire respecter à coups de poings ou de vannes. Côté intelligence, je suis pas une surdouée, juste dans la moyenne. Je me sens coincée. Ça devient de plus en plus dur. Sûr que je vais craquer. Faut que tout ça s’arrête. J’étouffe trop.

Maigrir ? Mes parents voulaient pas m’emmener voir un médecin. T’es pas si grosse. Ça changera en grandissant. C’est mieux que les sacs d’os qu’on voit dans les magazines. Moi, je t’aime comme tu es, point barre. Il a fallu que j’insiste grave pour qu’on aille voir notre médecin. Lui a tout de suite compris et nous a envoyés chez une spécialiste à l’hôpital. Une femme pire que Julie, Rachida et les autres du collège. Elle a pas arrêté de m’allumer. Pour elle, c’était de ma faute à trop bouffer comme ça, pas faire d’exercice, me laisser aller… Elle me regardait en soupirant. Puis elle m’a fait une ordonnance. En sortant de son bureau, j’avais envie de chialer. Papa et Maman ont bien vu que j’étais mal. Ils m’ont pris tous les deux la main, comme quand j’étais petite. Quel bonheur pour moi après le passage avec Cruella. Maman à jeté l’ordonnance dans une poubelle.On ira voir quelqu’un d’autre que cette pouffe, ma chérie. Puis Papa nous a invités au restaurant. Une super soirée. On est jamais allés voir quelqu’un d’autre.

Vanessa sourit et baisse la tête. Elle a peur que je la vois se marrer. Ça y est, c'est reparti. Chaque fois pareil au gymnase. Je me déshabille de dos mais je sais que Julie ou Rachida me photographie ou me filme. Peut-être les deux en mêmes temps. Elles font des concours de l’image qui fera le plus marrer. J'ai arrêté Facebook pour plus voir les photos de moi qu'elles postent. Et les commentaires hyper dégueulasses. Elles continent même de me pourrir après le collège. J’ai même changé d'adresse mail pour arrêter de recevoir les photos. Depuis qu'elles me harcèlent, je dors plus. Pas une nuit sans chialer et l'envie de me foutre en l'air. Personne a qui en parler. A part mon chat, le seul qui sait tout. Et le cahier caché sous mon matelas.

Avant la cinquième, j'avais des amis. Maintenant je veux plus voir personne. Comme si je me méfie de tout le monde. Papa et Maman ont pas compris que je veuille pas faire de fête pour mon anniversaire. Trop peur qu'un regard ou une vanne cassent ma joie. Autant rester seule. Pourtant tous sont pas comme la bande de Julie et Malika. Je sais bien qu’y en a dans la classe qui aiment pas ça me voir humiliée. C’est écrit dans leurs regards qu’ils sont pas d’accord. Mais ils feront rien. Sauf un garçon qui m’a défendu un jour. Les deux autres lui ont tellement pourri la vie qu’il l’a pas fait deux fois. Elles sont super fortes pour casser ceux qui sont pas avec eux. En plus, elles sont copines avec des troisièmes et des plus grands du quartier. Je peux rien contre elles. Je mets mon short et sort très vite.

Madame Maulpois nous attend sur le terrain d’athlétisme. Le sol est encore vachement trempé de la très grosse pluie de la nuit. Cette prof est très sympa. Je l’aime bien. Pas comme le prof d’EPS en sixième ; il me forçait à faire des trucs que j’arrivais pas à faire. Une fois, je me suis mise à chialer sur la corde. C’est incroyable d’être aussi nulle ! Tu fais perdre du temps à tes camarades qui travaillent, eux. J’oublierai jamais sa phrase. Encore moi son soupir et son regard. Ma nouvelle prof m’oblige pas. Essaye et fais ce que tu peux. On a tous des trucs qu’on sait pas faire. Elle voit bien que j’ai du mal. Quand je réussis un truc, même un tout petit truc, elle me félicite. Ses mots me font du bien. Avec elle, je fais beaucoup d’efforts. Tellement envie qu’elle soit fière de moi. Julie la déteste car elle lui a collé deux heures de colle parce qu’elle m’avait vannée. Avec cette prof, je me sens en confiance. Souvent, je rêve de lui ressembler. Avoir son corps et son sourire. Elle a toujours de la lumière dans les yeux. On dirait qu’elle vole en marchant.

Les autres élèves arrivent et se dirigent vers la prof et moi. Je m’éloigne un peu. On va commencer ! La prof se met à faire les gestes d’échauffement. On l’imite tous. Malika et Julie gonflent leurs joues et font semblant de pas pouvoir mettre les doigts au sol, comme moi. Leur bande se marre. Je sens leurs regards sur moi. Surtout pas chialer devant eux. Faut penser qu’à ce que je fais. Me concentrer sur le mouvement. Quand on a fini, la prof nous divise en petits groupes. Super heureuse de pas me retrouver avec Julie et Malika. On doit faire du triple saut. Je me mets en dernière position. Mon ventre se noue.

C’est à mon tour. Je prends mon élan et cours. Le cœur qui bat fort. J’ai l’impression de pas avancer du tout, les pieds comme collés au sol. Les autres me regardent. Je dégouline de sueur. Surtout pas mordre sur la planche comme la plupart du temps. Bien être sur mes appuis. Mettre toute mon énergie pour décoller… Super ! J’ai pas mordu. Soudain, je glisse et tombe en avant. Comme un plongeon. Je me retrouve la joue dans le sable. Encore la risée. Tout le monde se marre. Je relève lentement la tête. Encore la honte.

Julie et Malika étaient montées sur un muret au bord d’un petit champ, à côté du stade. Elles voulaient me filmer pendant que je courais. Le chien du gardien leur a foncé dessus et foutu la trouille. Elles sont tombées dans une grosse mare de boue. Elles sont noirs des pieds à la tête. Le chien aboie et montre les dents. Elles sont mortes de trouille. Les rires des élèves s’arrêtent pas. Leurs visages à toutes les deux sont deux grimaces. Elles sont collées l’une à l’autre. Le gardien siffle le chien. Malika se penche et fouille la boue. Elle a perdu son portable ! Venez nous aider à le retrouver ! Julie gueule mais personne bouge. Même pas ceux de leur bande. Toute la classe est venue les mater. Je sors du sable et rejoins les autres. Tout le monde est mort de rire. Même la prof est partie dans un fou rire.

Je me marre.

NB) Fiction rédigée après la lecture de cet article.

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G
Superbement raconté. Merci.
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