Lynchage

Publié le par Mouloud Akkouche

L'homme, tué ce jour, est mort depuis plus de soixante dix ans. L'image de son assassinat tourne en boucle sur les écrans. Un soldat, l'ayant pris pour un terroriste, lui a tiré dessus. La victime à terre, perdant son sang, a été lynchée par une foule en furie. Comme sur une place de Lyon en 1942, quand un milicien tira sur un homme qui s’enfuyait. Le fuyard s’effondra sur le pavé. Soudain un groupe de badauds se précipita sur le corps au sol et déversa toute sa haine à coups de pieds. J’assistais à la scène, sur le trottoir en face. Les lyncheurs finirent par se disperser. Plus personne autour du corps. Je voulais me rendre sur la place. Maman me tira par la main. Et nous nous éloignâmes à grands pas. Sa main tremblait.

Certes pas le même contexte, ni la même époque. Mais les images de la mort odieuse de ce jeune homme me renvoyèrent à l'âge de neuf ans. A nouveau dans la peau de ce gosse persuadé que quelqu’un allait intervenir pour arrêter le massacre. Un homme avec une grosse voix ou même Dieu. Personne ne s’interposa. Pourquoi Maman ne disait rien non plus ? Complice elle aussi ? En plus, elle m’avait obligé à m’enfuir comme un lâche. Partir sans bagages se réfugier chez une tante, très loin de chez nous. Ce jour là, je lui en avais voulu. Un regard de reproche des années durant. Je lui reprochais de ne rien avoir tenté. Les regarder frapper sans avoir réagi. Jusqu’à ce que je comprenne que, sans cette fuite, nous aussi aurions peut-être fini dans un camp. Jamais plus elle ne revit l’homme de sa vie. Et moi Papa.

Le lynchage à mort d’Haftom Zarhum, si près de chez moi, a réveillé une douleur enfouie. Elle remontait parfois à la surface, pas très longtemps. Le présent plus fort que le passé ; ce que certains nomment la résilience, un autre mot pour dire: la vie continue. Cette fois, la douleur gravée sur les pupilles d’un enfant, ne veut pas rejoindre sa place dans l’obscurité de ma mémoire. Elle veut sa part de lumière. Le retour de la trouille ressentie sur ce trottoir de Lyon, comme conservée intact dans ma chair. Une trouille mêlée d’impuissance. J’essaye de penser à autre chose, changer de chaîne, me concentrer sur un match de foot ou une émission de jeux. En vain. Je me mets à chialer. Les larmes d’un gosse de 87 ans.

Mon profond trouble est sans doute accentué par la situation d’extrême tension du pays. Difficile d'y échapper. Jamais, depuis mon arrivée en Israël en 1951, je ne me suis senti aussi pessimiste. La psychose ne cesse d’augmenter. Chacun est sur le qui vive. De plus en plus de communautarismes. Sans oublier le retour des fanatismes religieux musulmans et juifs. Les athées et agnostiques vus d’un sale œil. Quand aux lynchages ; il ne datent pas d’aujourd’hui, mais leur nombre va augmenter. De moins en moins d’innocents de l’autre côté de « sa » communauté, que des ennemis à abattre ou à enfermer derrière un mur ou des barreaux. L’irrationnel et le désir de vengeance plus forts que la réflexion. Même des intellectuels perdent les pédales en direct sur des plateaux télé. La confusion a pris les rênes du pays.

A neuf ans, je voulais tuer tous les miliciens français. Mes ennemis, encore plus que les nazis. Après le lynchage, chaque français était un milicien potentiel. Pas un jour sans croiser le tueur de Papa. Certains visages de cette foule le lynchant ne me quitteront pas. Notamment la face d’un moustachu ruisselant de sueur, un large sourire aux lèvres, tandis que ses pieds écrasaient un homme à terre. Il jouissait. Ma haine de gosse est restée bien au chaud dans mon corps de vieillard. Tous les contraindre à s'allonger sur la place, leurs femmes ou maris avec les gosses, les regardant se faire lyncher par une foule sanguinaire. Jusqu’à ce qu’ils crèvent les uns après les autres. J’en ai rêvé de cette scène de vengeance, ne plus être impuissant. Haïr peut aider à survivre à l’horreur. Réflexe naturel des êtres blessés à vie ?

En Israël, les morts s’accumulent. Beaucoup plus de cadavres chez eux que dans notre camp. Même si je hais le Hamas, ces terroristes lâches et barbares, force est de constater que le rapport de force est plutôt en notre faveur. Contrairement à la démographie. David est palestinien. Finira-t-il par battre Goliath l’israélien ? Une lutte permanente. Un chantier de haine ouvert jour et nuit. A quoi bon épiloguer sur ce sujet ? Rajouter des mots sur des maux. Inutile face à un conflit qui dure depuis plus d’un demi siècle. Pourtant, il y a une vingtaine d’années, je croyais que la paix était encore possible. Nombreux a avoir pensé que la situation allait changer. Pas tous nous embrasser sur la bouche, mais deux pays derrière leurs frontières. Un rêve qui s’écrasa le jour de l’assassinat de Yitzhak Shamir, tombé sous les balles d’un fanatique, issu de notre peuple. La paix s’éloigna alors des radars. Puis le pire s’est accéléré pour occuper tout l’espace. Pourquoi je m’évertue à en parler. Ca devient du radotage. Rien ne sert de parler, sans solutions à proposer. Les paroles ne ressuscitent pas les morts. Et n’empêchent pas le sang de couler.

Impossible ! J’ai du mal voir. Sûrement quelqu’un qui lui ressemble. Je chausse mes lunettes et m’approche de l’écran de l’ordinateur. L’un des lyncheurs ressemble comme deux gouttes d’eau à Suzanna, l’une des mes petites-filles. Sûrement une erreur. Comment elle, si douce, aurait-elle puisse commettre un tel acte. ? Je remets la vidéo et appuie sur la touche arrêt sur image. Aucun doute. Le visage rouge de colère est bien celui de Suzanna. Elle balance des coups de pieds au corps sur le sol et lui crache dessus. Une furie comme les autres autour d’elle, tous s’acharnant sur un homme se vidant de son sang. Je m’effondre sur mon fauteuil. Complètement abattu.

Comment réagir ? Me taire et faire comme si je ne l’avais pas reconnue ? Ne pas en parler. Elle et moi avons tellement d’autres sujets de conversation. Mon cœur me rappelle souvent que mon temps est compté. Pourquoi gâcher mes derniers moments avec ma petite-fille avec du sordide? Je préfère lui laisser à elle, le reste de ma famille, mes amis, une belle image de moi. Profiter de cette occasion pour lui raconter la vraie fin de son arrière-grand-père ? Jamais je n’ai parlé du lynchage de Papa. Cette histoire n’est connue que de Maman et de moi. Sans oublier les lyncheurs et tous les autres présents sur la place encore vivants. Pourquoi avoir gardé ce secret ? Par honte de notre impuissance? Trop douloureux pour être verbalisé ? Ne pas dévoiler ce lien invisible entre Maman, Papa et moi, pour ne pas le souiller de regards sales ou suintant de compassion ? Sans doute plusieurs raisons mêlées présidèrent à ce mutisme. Le raconter à Suzanna ?

Je l’appelle pour l’inviter à dîner. Ça tombe bien, son petit copain du moment n’est pas là ce soir. De temps en temps, je téléphone à un de mes petits enfants pour manger dans le restaurant au bout de ma rue. A croire que je ne dois pas être un grand-père trop rasoir car ils ne rechignent pas à venir. On rigole bien ensemble. Ils me racontent des choses qu’ils ne disent pas à leurs parents. Je sais tenir ma langue. Toujours là aussi pour les dépanner de quelques billets ou d’un conseil. Souvent, surtout Simon, le plus jeune, me demande de lui parler de ma première vie, là-bas en France. Ce pays que Maman a voulu quitter. Moi, je serai bien resté. En partant, je laissais tous mes copains. Surtout une amoureuse. Maman voulait fuir un fantôme. Un fantôme dont la photo se trouve contre son cœur, dans sa dernière demeure. Jamais elle n’a eu un autre homme dans sa vie. A part son fils.

Comme toujours, Suzanna arrive en retard. Un de nos sujets de discorde. Je ne lui en ferai pas la remarque. Elle a l’air tout excité. Son débit de paroles plus rapide que d’habitude. Ses yeux brillent. Elle a fumé de l’herbe et bu de l’alcool. Lui reprocher d’anesthésier lâchement la réalité? Ce serait l’hôpital qui se fout de la réalité. Surtout avec ce que j’ai bu et bois encore. Une consommation qui a doublé depuis le 15 janvier 1982, le jour de la mort de mon épouse. Suzanna me sourit. Normal qu’elle fasse autant craquer les garçons. Comme sa grand-mère. En plus d’être belle, elle est brillante intellectuellement. Je vais attendre un peu pour évoquer ce qui s’est passé à la gare. Peut-être mettra-t-elle le sujet sur la table. J’en doute car, très pudique, elle n’est pas du genre à s’étaler. Ses émotions ne filtrent qu’au compte-gouttes. Une grande secrète notre Suzanna. Elle me demande comment je vais. Vous avez choisi ? Le serveur me sauve la mise.

Tu as vu ce qui s’est passé à la gare ? Son regard s’obscurcit, il se perd derrière moi. Elle pose sa fourchette et soupire. Je suis persuadé qu’elle regrette. Elle a craqué dans ce hall où tout le monde était mort de trouille. Qui serait sûr de sa réaction dans ce genre de situation ? Conserver son sang froid toujours plus facile derrière un écran. Ce salaud a eu que ce qu’il mérite ! Elle me détaille sa version des faits. Déterminée. Sans la moindre allusion à sa participation au lynchage. Je reste muet. Jamais je n’aurais pu penser qu’une telle violence pouvait l’habiter. Son visage a perdu toute douceur, un masque terriblement dur. Est-elle au courant que l’homme est mort à l’hôpital ? J’attends un silence pour le lui dire. Elle s’apprête à répondre puis se tait et ouvre son paquet de tabac. Rouler sa cigarette semble la calmer. Je rajoute que le lynché n’était pas un terroriste.

Elle relève la tête. C’est encore des conneries de journalistes. Que des biens pensants ! Faut pas rêver Papy, c’est la guerre. C’est eux ou nous. Elle repart dans un coup de gueule. Je la dévisage sans l’interrompre. Ma petite-fille ressemble à ce pays aujourd'hui. Sa génération n'a même pas bénéficié de l'espoir d'un règlement pacifique qui a réellement prévalu à une période. Elle est usée avant même de se désillusionner. Peut-être que je me trompe mais je la sens déboussolée. Comme nous tous et notre planète entière. L’horizon dans notre dos.

Essayer de la convaincre de son aveuglement ? Difficile de lui faire la leçon alors qu’elle se trouvait dans la gare. Au cœur du drame. Son nom aurait pu se trouver dans la liste de blessés ou de morts. Victime de ce terroriste qui n’a pas plus d’excuse que les lyncheurs. Comment aurai-je réagi à la place de Suzanna ? Comme elle ou l’homme s’interposant avec sa chaise ? Je n’en sais rien. A Lyon, des témoins ont assisté au lynchage de Papa sans participer à la curée sauvage. Certains de ces spectateurs passifs ont-ils failli basculer ? L’urgence peut révéler le fond caché d’un être. Une fraction de seconde vous transforme en salaud ou en héros.

Toutefois rien ne dédouanera les meurtriers de Papa, ni Suzanna frappant un homme à terre. Je pisse dans un violon. Avant moi, d'autres l’ont exprimé de manière plus brillante. J’enfonce des portes ouvertes. Que faire d’autre ? Passer ma colère sur Suzanna ? Une colère rentrée de 70 ans. L’aider a se raisonner et apprivoiser son émotion légitime? Qu’elle puisse elle aussi réussir à trouver cette part d’empathie qui, au fil du temps, m’a permis de tenir en laisse ma soif de vengeance, la museler quand elle sortait trop les crocs. Sortir le nez de la boue, lever les yeux vers le ciel. Sans pour autant pardonner aux fumiers qui se sont acharnés sur Papa. Les tueurs de mon enfance.

Son téléphone vibre dans sa poche. Elle se tortille sur son siège, très gênée. Je ne supporte pas qu’un appel interrompe un repas. Ton machin n’est pas un couvert de table que je sache ! Tous mes petits-enfants ont eu le droit à cette remarque. Leurs parents et des amis aussi. Un jouet moderne pour tous âges qui s’incruste partout, pique assiette de tous nos moments ensemble. Peut-être mon côté c’était mieux avant ? Je lui fais signe de répondre. Elle vérifie l’identité de l’appel et sort. Je la regarde à travers la vitre. Elle fait les cent pas sur le trottoir. Un large sourire éclaire son visage. Déjà passée à autre chose. Je préfère cette Suzanna.

Pourquoi l’emmerder avec mes vieux trucs d’utopique ? L’idéal de paix se rétrécit à chaque mort, victime d’un camp ou de l’autre. Une comptabilité de cadavres gérés pour tenir et motiver ses troupes. Pourtant, j’essaye de garder le cap. Espérer pour ne pas avoir tout perdu. Avec mes deux cannes, je continue de me rendre à toutes les manifs pour la paix. Pathétique à mon âge de croire encore aux histoires qui finissent bien. Peut-être parce que la mienne a si mal débuté et que, pour survivre, je n’avais le choix que de miser sur une belle fin de l’histoire. Naïf jusque sur le seuil de ma tombe. Des délires de vieillard accroché à son verre, les yeux rivés à une silhouette inscrite à perpétuité sur le pavé pétainiste. La silhouette d’un résistant sans sépulture ni médaille. Une histoire sans intérêt pour les autres ?

Suzanna se rassoit en face de moi. Toujours souriante. Elle cherche ses mots. Pourquoi me laisse-t-elle mariner ? Mais qu’est-ce qui se passe ? Mon impatience n’a pas disparu avec l’âge. Je suis classée troisième de la promo à la fac. Elle secoue ses poings fermés. Bravo ma p’tite-fille ! L’Université lui a même proposé un poste d’assistante. Une réussite qui dépasse largement ses espérances. Plus du tout le moment de lui raconter le lynchage de son arrière-grand-père. Aucune envie de gâcher la joie de ma petite-fille. A quoi ça servirait en plus d'expurger ce secret de famille ? Une histoire si ancienne. Vieille comme la haine.

«Garçon! Champagne! »

NB) Une fiction inspirée de cet article ( Attention, la vidéo montre des images choquantes)

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M
Bonjour,<br /> Merci pour la lecture !<br /> Cette fiction est inspirée d'un fait réel. Le pourcentage de vécu est peut-être le ressenti en voyant la vidéo de ce drame.<br /> Bonne journée,<br /> Mouloud
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G
Oui j'ai vu que vous avez mis en lien un article avec une video que j'ai décidé de ne pas regarder puisque vous dites qu'elle contient des images choquantes... Ce que j'apprécie particulièrement dans votre texte (et pas seulement celui-là) c'est que vous démontrez que les choses ne sont pas jamais aussi simples qu'on pourrait le croire. Que tout le monde n'est pas que méchant, ou que bon, que nous pouvons tous être bon ou méchant, ça dépend juste des circonstances et du regard qui est porté à un moment donné par soi ou par un tiers (arrêt sur image... Ou pas). Ce qui est certain, c'est que nous ne sommes tous que des humains...<br /> Bonne journée à vous
G
Forte, triste histoire et si bien racontée qu'on a l'impression d'être assis à la table, pour écouter... Merci. parfois je me demande quelle est le pourcentage de vécu et d'imaginé et bien sûr, jamais je ne sais.
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