Pas un métier de femme !

Publié le par Mouloud Akkouche

 

Le vigile vérifie mon badge et m’invite à entrer. Les portes coulissent. Cet immeuble, je commence à bien le connaître. Deux femmes derrière le comptoir d’accueil. Une d’environ la cinquantaine et l’autre - jamais vue avant-de moins de trente ans. Avec le temps, je reconnais certains visages. Même si la plupart du temps, je passe en coup de vent, petite main invisible. La plus âgée dispose d’un déclencheur automatique de sourires. J’y ai eu aussi le droit à plusieurs reprises. Une jolie femme au regard très doux, souvent absent. Sa collègue est une vraie porte de prison. Pas le bon casting pour un accueil.

Jamais je n'aurais pu passer mon temps à sourire, dire bonjour envoir merci à votre service je vous en prie coincée dans un hall d’immeuble de bureaux. Après mon bac, j’ai fait plein de petits boulots. Mais, très vite, j’ai compris que je n’étais pas du genre à rester enfermée tous les jours au même endroit. Ni devant un écran ou un plateau à la main. La vie en plein air à la campagne ça ne vous lâche pas sa femme. J’aime beaucoup la ville mais je sais que c’est juste un passage. Une étape dans mon chantier. Besoin de quitter mon petit village très étouffant. Tutoyer l’anonymat. Quel grand plaisir de ne pas connaître mon voisin ! Entourée principalement d’inconnus, ne plus avoir l’impression de croiser des miroirs qui ont vu vos premières dents avant vous. Mais, au fond de moi, je sais que je reprendrai le domaine viticole de mes parents. Remettre mes mains dans la terre.

J'appelle l'ascenseur. Mes équipiers doivent déjà être prêts. Pas mon jour aujourd’hui. Jamais à la bourre d’habitude. Faut vraiment que je speede. Aucune envie que les collègues me disent que je n’assure pas. Surtout Jeannot qui essaye de me mettre des bâtons dans les roues ; à défaut de pouvoir me mettre autre chose ailleurs. Lui, comme d’autres de l’équipe, j’ai dû les mettre au pas. Loin d'être facile de m’imposer. Faut sans cesse leur prouver que je suis un pro. La porte de la cabine s'ouvre.

Au premier étage, une vraie fourmilière. Ça court dans tous les sens. Une trentaine, que des très jeunes, travaille dans une grande salle cloisonnée par des espèces de petites cabines vitrées. Chacun est équipé d'un casque-micro. La plupart des mecs porte une barbe parfaitement mal rasée ou plus épaisse. Les nanas sont habillées comme moi dans le civil. Que des originaux tous passés sur la même photocopieuse de notre génération. Assis dans deux cabines, deux superviseurs écoutent leurs conversations. Une véritable usine à mots. Chaque fois que je les vois, je pense à ceux qui téléphonent chez moi pour essayer de vendre tel ou tel produit. Avant, je leur raccrochais sèchement au nez. Depuis que j’ai vu cette « phone room », je suis devenue plus indulgente. Je ne leur achète rien mais avec le sourire.

Plus on monte dans les étages, moins il y a de monde dans les espaces de travail. Et les bureaux sont spacieux. Au douzième, ils sont trois dans une large pièce. Une femme et deux hommes. Des clones du double de l’âge de ceux des étages en-dessous. Ventres et cernes augmentent au fur et à mesure des étages. Mais sans doute plus agréable de bosser dans ce bureau. De temps à autre, l’un des trois me fait un petit signe. Mais, en règle générale, personne ne fait attention à moi. Ni à mes collègues. Fondus dans le décor de l’immeuble.

Société d’assurance, start-up, rédactions de journaux, boîtes des productions audiovisuelles, siège social de banque, administrations publiques, société d’informatique… Depuis que je bosse, j’ai eu l’occasion d’opérer dans nombreux boîtes aux secteurs d’activités les plus divers. Notre boîte travaille aussi bien en centre-ville ou en périphérie. Mais chaque fois, on retrouve un air de déjà vu. Comme ci le personnel et les locaux étaient interchangeables.

C’est juste une impression. Je n’ai pas le temps d’approfondir une quelconque relation avec qui que ce soit. D’ailleurs jamais fait la connaissance de quelqu’un d’une de ces boîtes. J’arrive avec la camionnette de la boîte et repars dès que mon taf est terminé. Les artisans sont comme des nomades. Surtout dans le secteur d’activités dans lequel je suis. Faut aller vite, très vite.

Pas d’agitation, de l’efficacité, radote JP mon chef d’équipe. Avec son poids et ce qu’il s’enfile comme blanc, il a plus aucun des deux. De moins en moins sur le terrain, toujours fourré sur son écran. Pourtant, il paraît que ça a été un très grand pro. Réputé sur le plan national. Je lui dois beaucoup. Il m’a défendu auprès des autres, même contre les autres femmes de la société. C'est pas un métier de femme ! La secrétaire pensait que je ne l’avais pas entendu. J’ai commencé à pousser une gueulante. JP m’avait pris le bras et emmené faire un tour. On s’était assis dans le square en face de la boîte. Il m’avait parlé longuement. Notamment de ses deux filles qui voulaient plus le voir à cause de la picole et, à son silence aux yeux embués, autre chose dont il ne voulait pas parler. Un gars aussi de la campagne. Peut-être pour ça qu’on s’entendait bien. Tous deux déracinés. Surtout JP qui avait tout laissé derrière lui. Définitivement.

Ici, c’est le grand luxe de la solitude des cimes. Une grande pièce ovale avec une baie vitrée qui donne sur une terrasse. Avec vue sur toute la ville. Le grand espace ressemble plus à un appartement de quartier huppé qu’au bureau d’une dirigeante d’une multinationale pharmaceutique. Par contre à l’intérieur, un bureau classique de travail. Beaucoup moins tape à l’œil que d’autres dans l’immeuble.

La patronne, une brune très énergique, est concentrée sur son clavier. Elle est souvent à son poste très tôt le matin. Une fois, elle m’avait ouvert et même proposé un café. J’ai été bien sûr obligée de décliner son invitation. Nos règles de sécurité sont draconiennes. Et puis pas le temps.

Quand j'arrive sur le toit, deux de l’équipe fument une clope. Seul Max, le non fumeur, est déjà quasi prêt à opérer. Après un bref salut de la main, je m'harnache à mon tour. Très concentrée, je vérifie chaque point d’attache et mon baudrier. La sécurité est d'une très grande importance dans notre métier. Une seule petite erreur peut entraîner un drame. Chacun responsable de soi et des autres. Souvent, je repense à Mamie et Papy. Ils m’ont initié à l’escalade en montagne. Papa et Maman faisaient la gueule quand ils m’emmenaient en haute-montagne. Un jour, ça te servira ce qu’on fait aujourd’hui ma p’tite chérie. Grâce à eux que j’ai pu dégoter ce boulot de technicien de surface spécialisé. Moi je préfère dire laveuse de vitres.

_ On y va les mecs !

Je commence la descente en rappel.

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