Ali got his gun

Publié le par Mouloud Akkouche

«Quelle que soit la cause que l'on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d'une foule innocente [...].» Albert Camus

Raté. J’ai tout foiré. Qu’est-ce qui s’est passé ? Sûr que la ceinture a bien explosé. Puis y a eu un trou noir. Avant de me réveiller dans cette chambre. Combien de temps que je suis allongé sur le dos ? Deux jours ? Une semaine ? J’en sais rien. Y a des machines et des tuyaux partout. Un truc bloque ma tête. Je peux regarder que devant moi. Impossible de parler ou de bouger. J’arrive très peu à entendre. Y a que mes yeux qui marchent normalement. Le reste, les bras, mes jambes… Arrachés ou pas pendant l’explosion ? Je sens plus rien du tout. Pourquoi je suis là ? Pas fait tout ça pour me retrouver dans un hosto. Moi, je voulais passer de l’autre côté avec mes potes. Sûr qu’eux ont réussi à y arriver. Vous serez les hôtes du jardin où vous serez immortels. C’est Youssef qui nous a expliqué exactement comment c’était là-bas. Lui y connaît par cœur le Coran. Mes potes du commando doivent déjà être dans le jardin. Et moi toujours là comme un con. Vraiment un naze.

Sûr que mes parents et mes frères et sœur viendront pas me voir. Même s’ils voulaient, les schmitts [i] les laisseraient pas entrer. Y a que les gens de l’hôpital et des schmitts qui entrent dans la chambre. Ali, tu as vu qui tu fréquentes. Des imams qui ont du sang sur les mains. Ils poussent des jeunes comme toi à mourir. Youssef, lui y vivra vieux. Mon daron a pas arrêté de me tanner et me parler de dieu. Soi-disant que son Dieu a lui fait la guerre à personne. Il m’a même emmené parler avec un cousin à lui qui est Imam en Algérie. Le gars est sympa mais a pas compris qu’on était en guerre. On doit se défendre contre les sionistes et les américains qui veulent détruire les musulmans. Lui et mon daron sont des bisounours de l’islam. Je suis retourné à la mosquée de Youssef où je me sens bien. On est tous un peu comme une famille. Soudés les uns aux autres. En plus ce sont de vrais guerriers, prêts à se battre au nom du prophète. Fou de rage, mon daron m’a jeté de chez nous. Je suis allé vivre chez un pote de Youssef qui partait en Syrie. Cool de me laisser son studio sans me demander de raquer un loyer. En plus pas loin de la cité. Ma mère changeait de trottoir quand elle me croisait. Pareil pour mes frères et sœurs. Devenus comme des étrangers dans le même quartier.

Jusqu’au jour ou Youssef m’a expliqué que nos frères syriens avaient besoin de moi. Le moment venu d’être utile à notre cause. J'étais si fier qu'il me fasse confiance. Il m'a tout bien expliqué et demandé de déménager. Je suis allé vivre à la campagne. Avec de nouveaux potes qui pensaient comme nous. Super cool là-bas. Un peu dur des fois parce qu’on s’entraînait tout le temps. Nos instructeurs étaient sévères mais très droits, un peu du genre de mon daron. Pour se détendre, on avait quand même des télés écran plasma, des play-station, des tablettes… En plus, le coin était michto[ii]. On voyait des fois des biches. On se serait cru dans la Petite maison dans la prairie. Mieux qu’au quartier. Je crois que c’était les meilleurs moments de ma vie. Un peu comme quand je partais en colonies de vacances. Je suis resté presque un an là-bas. Puis on est allés en Turquie et en Irak. Trois ans ans que j’ai pas revu ma famille. C’est comme ça. On peut rien faire contre ce qui est écrit.

Au début, les schmitts étaient tout le temps dans la chambre à me poser plein de questions. Y savaient pas ou quoi que je pouvais pas parler ? On aurait dit des fantômes dans un brouillard. Je comprenais pas tout ce qu’y disait. Sûrement les médocs qui me foutent dans cet état. On dirait des fois que j’ai des hallus. Comme quand je me défonçais et pillavais[iii] grave. Ils ont fini par arrêter de me poser des questions. Mais y a toujours un ou deux schmitts qui vient tous les jours. Ils veulent me faire parler. L’autre fois, y en a un qui s’est penché sur moi. Ses yeux étaient noirs de colère. Il bougeait son poing fermé devant mes yeux. Je sentais sa respiration. Il puait le tabac. Ça m’a donné une putain d’envie de fumer. Pourtant j’avais arrêté de fumer depuis des années. Plus d’alcool non plus, d’herbe et d’héro… Finies toutes ces merdes pour moi. Moi, je suis clean, purifié grâce à Dieu. Y a que les meufes que j’ai continuées. Heureusement que Youssef l'a jamais su que j’allais voir des putes de temps en temps. Que des musulmanes. Pas toucher le cul d’une gauloise, moi. Les putes et Youporn,ça j’ai pas réussi à arrêter. Si Youssef l’apprend, je suis mort.

J'en étais où ? A ouais: le schmitt qui me matait. Je pouvais même pas lui cracher à a la gueule. J’ai la haine des schmits. Plus que contre les juifs et les gaulois. Je voulais tuer un schmitt mais Youssef disait que ça c’était un truc de voyou et que j’étais plus un voyou. Il m’expliquait que ma vie de braqueur sans foi c’était fini. J’étais devenu un combattant de Dieu. Plus un braqueur de banques qui pensent qu’à l’argent. J’aime bien écouter Youssef. Lui a toujours les bons mots pour dire ce que je pense et arrive pas à dire bien. Sûr qu’il va pas me laisser ici et venir me chercher. Youssef c'est plus qu'un frère pour moi.

Vraiment pas de bol. Jamais entendu parler d’un kamikaze qui survit à l’explosion de sa bombe. Impossible normalement. C’est un contact de Youssef qui nous les a préparés. Un spécialiste des explosifs venu spécialement d’Afghanistan. Des mecs avec la ceinture qui se chient dessus au dernier moment c’est des trucs qui arrivent. Ces tarlouzes finissent toujours par se faire buter. Et tant mieux. On a besoin de vrais bonhommes pour défendre la cause du prophète. J’ai même vu une vidéo ou un lascar chialait avant de rentrer dans une bagnole bourrée d’explosifs. Pense à Allah et tu trouveras de la force ! Ses potes lui ont dit ça et il est monté pour se faire péter plus loin dans une ville d’Irak. Paix à son âme de guerrier. Moi, j’avais vraiment les couilles de le faire, et ça foire. Le seul kamikaze vivant de l’histoire je suis sûr. Pourquoi ce genre de truc qui arrive jamais me tombe dessus ? Chaque fois qu’y a une merde c’est pour moi. Je dois être poissé. Qu’est-ce que je vais devenir?

La porte grince. J’entends des pas. C’est une infirmière. Je la vois plus. Où elle est ? Je l’entends mais je la vois pas. Sa main passe devant mes yeux. Elle tient un pansement. Y a plein de sang dessus. Mon corps doit être en morceaux. Comme les cadavres des kamikazes qu’on voyait sur le Net. Ton corps c’est rien du tout, juste une enveloppe. Pense plus loin que ta peau. Le principal c’est ce qui est invisible et te relie au prophète. Youssef voulait pas qu’on regarde ces cadavres. Il avait raison : c’était crade. La main de l’infirmière se pose sur mon menton. Incroyable! Je vois son décolleté. Pas grand chose. Elle doit avoir une belle paire de tchoutches[iv]. Moi, mon rêve c’est de voir un jour le soleil se lever entre les seins de Samantha Fox. C’était Sam, un collègue de cellule, qui arrêtait pas de dire ça. Un beau mec avec plein de meufes au parloir. Pas comme moi. On collège, tout le monde m’appelait le gros ou bouboule. En vieillissant, j’ai maigri un peu mais suis resté le gros dans le quartier. Toujours détesté ce surnom. J’avais honte de mon corps. Aucune meuf qui me matait. Un soir, j’ai tenté ma chance avec Marion. Qu’est-ce que je rêvais de toucher ses cheveux blonds, très raides. Tu rêves ou quoi Gros? Je vais pas rouler une pelle à un keum[v] comme toi ! C’était la première fois que j’essayais de rouler une pelle à une meuf. Je me suis sauvé en courant et j’ai chialé des heures dans un square. Elle l’a raconté à ses copines qui se foutaient de moi en me croisant. La honte pour moi. Même ma p’tite sœur se marrait. J’ai commencé à baiser quand j’ai eu de la caillasse et des belles wagos[vi]. Les meufs ça aime ce qui brille. Près de toi des vierges aux regards modestes, aux yeux grands et beaux, et qui seront comme des perles cachées. Youssef m’a dit que j’aurais tout ça de l’autre côté de la vie. Faut que mes frères de combat viennent m’arracher d’ici. Je veux finir en martyr, pas en légume dans un hosto. Personne m’appellera le gros au paradis.

L’infirmière est sortie. Plus de bruit, à part celui des machines. On les entend beaucoup moins que la nuit. En plus, la nuit y a des lumières qui clignotent. Je m’endors super tard tout le temps. Impossible de pas gamberger. Refaire le film de ma vie dans ma tête. Tout se mélange. Des fois j’ai l’impression que c’est pas mon histoire. Un truc de ouf. Merde ! Le tuyau dans la gorge me fait un peu mal. Je peux rien faire. Bizarre que j'ai pas beaucoup de douleurs.. Est-ce qui me file de la morphine ? Surement parce que c’est pas normal cette sensation de pas avoir de corps. Comme si j'étais plus que des yeux et la respiration qui sort de ma bouche. Rien d’autre. J’ai l’impression d’être dans un délire. Que le réveil va sonner et tout ça s'arrêter. Redescendre comme après un shoot d’héro.Impossible de savoir si ce que je vois est vrai ou pas. Peut-être que c’est juste une halte sur le chemin du paradis ? Hâte d’y arriver dans ce jardin michto où je serai…

Arrête tes conneries Ali ! Sois franc avec toi maintenant. Y a pas Youssef et les autres potes. Ni tes darons. T’es tout seul. Personne pour t’aider. T’es seul comme un blaireau. Fini de te raconter des trucs de paradis 4 étoiles qui attend que toi. Tu sais bien que tout ça c’est des craries[vii]. Peut-être que Dieu existe mais il en a rien à foutre de lascars comme moi. Autre chose à penser. Moi je sais bien que suis là parce que je suis un branleur. Tout raté ce que j’ai voulu faire. Y a qu’avec un flingue que je me sens un bonhomme. Je suis allé vers Dieu comme je montais au braco. Pour me sentir quelqu’un. Prouver au monde entier que j’avais des couilles. Qu’on parle de moi à la télé et à la radio. Monter au braco de banque ou me faire sauter dans une gare c’est pareil. L’adrénaline des pauvres cons frustrés. Quel naze j’ai été. Si je sors d’ici et que j’arrive à parler, je vais en dire des trucs. Expliquer aux gosses que Dieu aime pas les cons comme moi. Indigne de lui. Là-haut, je suis sûr qu’il nous mettra à l’amende. Isolés dans les QHS du royaume de Dieu. Notre Créateur à tous fera pas de cadeaux à des fous furieux comme nous. Il sera en colère contre nous parce qu’on s’est pris pour lui en décidant de donner la mort. On a joué, on a paumé. Faut payer maintenant. Le sang sur les mains sèche pas au paradis.

Dire que je me la pétais grave avec ma kalache. Pire qu'avec ma première BM. Je me la jouais Scarface de l’islam devant le miroir. Juste un branleur sans cerveau ni cœur qui a tout perdu. Sa famille et ses potes. En plus Dieu va me mépriser et sûrement me juger. Sans oublier mon corps déchiqueté sur ce lit. Sûrement paralysé à vie. Pendant ce temps là, Youssef boit du thé en mangeant des gâteaux. Peinard chez lui avec ses gosses devant la télé. Comment je me suis laissé niquer à ce point par ses conneries ? Je comprends pas. Au moins, avec les bracos, on avait de la caillasse et on pouvait se la raconter en boîte et ailleurs. Profiter un peu de la vie. Gosse, je me foutais des gaulois de l’école primaire qui croyaient au Père Noël. Suffisait de voir tous les Père Noël à Carrefour pour se rendre compte que c’était du baratin. Leurs parents qui raquaient les cadeaux.

Et moi, à 23 piges, je me suis mis à croire aussi à un autre Père Noël. Persuadé qu’il allait me faire plein de cadeaux. Sauf que le mien apporte la mort dans sa hotte. C’est le daron qui avait raison. Je me voyais loup alors que je suis qu’un mouton. Le genre de mec à qui tu fais croire n’importe quoi. Un naïf avec rien dans le crâne. Je me la jouais combattant en guerre contre les dépravés de l’occident. Un combattant de mes couilles incapable de gamberger. Juste une machine de guerre programmée comme n’importe quel jeu vidéo. Youssef a pas eu beaucoup de mal à télécharger son logiciel de haine dans ma tête vide. Aucun antivirus, ni pare feu sous mon crâne. Croyant entrer dans le royaume de Dieu, j’ai juste traversé l’écran de ma play-station. Cru comme un gosse que j’étais dans un jeu. Un jeu qui massacre des gens en chair en en os, pas des personnages de fiction abattus juste pour obtenir un bon score. Leur sang n'est pas du faux. Et moi un vrai criminel.

Pourquoi ces sales schmitts me font ça? Sûr qu’ils veulent que je parle et poukave[viii]. Jamais de la vie je ferai un plan comme ça aux potes. Plus les revoir c'est sûr ça, mais je serai jamais un poukaveur. J’ai les boules ! Le daron vient de rentrer avec eux dans la chambre. J’ai reconnu sa veste, celle qu’il met le dimanche pour le tiercé ou aller chez des cousins. Un truc acheté en solde au marché. Quand j’avais de la caillasse, je lui avais acheté un super costar à plus de mille euros. Je l’ai retrouvé découpé dans la poubelle de la cuisine. Pas un tendre le daron. Il m’a allumé souvent à coups de poings. On devait marcher droit. Je suis le seul à avoir fait des conneries sur ses sept gosses. Les autres sont pas comme moi. Sûrement qu’il doit avoir une putain de colère dans son regard. Surtout à cause des voisins qui ont vu les schmits sonner à sa porte. Ali, salis jamais notre nom. Me fait jamais honte ! Sa colère et sa rage contre mes conneries me foutent pas la trouille. Pourquoi j’ai pas crevé comme les autres ? Tout ça au moins serait fini. Plus me prendre la tête. Je ferme les yeux.

Honte de croiser son regard.

NB) Cette fiction est inspirée de la barbarie qui s’est abattue vendredi 13 sur Paris. Une tentative, sans doute imparfaite, d’interroger l’horreur. Une horreur qui a massacré des centaines de jeunes et détruit leurs proches.

[i] Policiers

[ii] Super beau

[iii] Boire de l’alcool

[iv] Seins

[v] Mec

[vi] Voitures

[vii] Mensonges

[viii] Dénoncer

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