« Bien blanche, bien belge, pas musulmane »

Publié le par Mouloud Akkouche

" Rien à faire pour laisser tomber notre époque, la seule que nous ayons à vivre" Roland Barthes, 1945

Pour Nadine Monfils, Belge, Parisienne et Citoyenne "joyeuse" du Monde.

Soixante sept millions de paumés depuis le 13 novembre. La démocratie, déboussolée, a encore les jambes flageolantes. Le carnage de vendredi dernier me semble faire plus de dégâts que celui du 7 janvier. Dans le pays et sous nos crânes. Même les têtes bien remplies. Après la sidération, la colère et les coups de gueule. Chacun se trouvant illico un responsable à montrer du doigt. Certains rêvent de lynchage de femmes voilées ou de mosquées en flammes. Les athées comme moi – parfois athégriste- passent leur nerfs sur la religion. D’autres se défoulent sur les francs maçons ou sur les juifs. Désorientés et bouffées de honte, des musulmans très remontés s’en prennent aux terroristes et aux djihadistes de tout poil. Un déferlement de réactions à chaud plus ou moins haineuses, bien souvent manichéennes. Même le plus grand des intellectuels tolérant, touché dans sa chair directement ou pas, ne peut échapper à ce réflexe humain ; mort de trouille qu’un proche soit parmi les victimes, trouille inconsciente aussi de sa propre mort, une bière ou un Perrier à la main en terrasse. Une déferlante d’émotions ayant occasionné du boulot aux modérateurs chargés de filtrer les sites. Mais l’émotion brute, au fil du temps, finira par retomber. Que se passera-t-il après ? L’optimisme l’emportera sur le pessimisme ? Très nombreuses questions en suspens. Paris et tout le pays sous une chape d’anxiété. Et d’incertitudes.

Heureusement que l’orpaillage virtuel offre de temps en temps une pépite qui vient balayer la noirceur. Pas grand-chose mais déstabilisant le cours de sa pensée et nous exfiltrant de l’atmosphère sombre et pesant de notre époque. Comme ces quelques mots échangés entre une vieille femme et une opératrice téléphonique. Bref dialogue d'une vieille dame, aveugle et en fin de vie, avec une jeune femme au bout du fil. La téléopératrice se nomme Marie Dubois. Pas sa véritable identité. En réalité, il s’agit d’un nom de code pour une opération de phoning ; c’est une maghrébine et musulmane, comme nombre d'employés des centres d’appel. Rien d’exceptionnel ce genre de coup de fil. Une banale approche commerciale avant que ça ne bascule dans une humanité en accéléré. Interlude sonore échappant à la réalité et son cortège d’images sanglantes. Comme si la connerie et la haine était mises d'un coup à distance. Se sont-elles reparlées depuis? Peu importe. L’humanité à gagné dans cette conversation téléphonique. L'avenir aussi.

Le chapitre précédent m’a déjà rangé dans la catégorie des Bisounours et des biens pensants. Mes amis athées vont me trouver quelque peu fleur bleue d’encenser cette vieille femme faisant l’éloge de la religion musulmane. D’autres, pragmatiques, s’interrogeront sur la source de la vidéo et quels intérêts elle peut servir. Peut-être des comédiens, Gorafi belge, ou une des nombreuses arnaques de la toile ? Sans doute raison de pointer mon accès de naïveté. A d’autres moments, en vrai parano qui se méfie de toutes les infos, j’aurais pensé comme eux. Mais, aujourd’hui, sûrement pour échapper aux griffes de l’excès de lucidité, j’ai envie de me laisser aller à l’espoir - puéril ?- que c’est possible. Tout n’est pas encore perdu. Que ces connards se nourrissant d’un sang qu’ils considèrent « impur et dépravé » n’ont pas gagné. La preuve par ces deux femmes, aux antipodes, ne se connaissent pas, qui se parlent sincèrement. Simplement. Sans à priori, ni arrière-pensées. L’une en fin de vie et l’autre peut-être de l’âge de ceux de la « génération Bataclan ». Une espèce de passage de témoin générationnel.

Des mots, sensibles et profonds, ne faisant pas le poids contre une rafale de Kalache ? Effectivement exact qu’un gilet pare-balles est préférable dans ces cas là ; comme pour le frère mort de cet homme au témoignage bouleversant qui, avec une émotion et dignité poignante, rappelle leur déontologie à certains journalistes l’ayant oublié pour un peu de buzz. Ces charognards de la presse de caniveau aux balles invisibles. Bien sûr que les mots sont moins efficaces contre un commando que le Raid ou le GIGN. Mais ce moment « off réalité », braconné aux patrons de la boîte de télémarketing et aux proches de chacune des deux femmes, est comme une poche de résistance. Un maquis éphémère contre l’horreur et la connerie humaine. Sans caméras, ni micro de BFM. La résistance débute dans les cœurs et les cerveaux. Ces deux femmes en ont.

Rares les politiques, journalistes, intellectuels, blogueur comme moi déclinant leur humeurs, consultants, etc, capables de proposer ce qu’elles viennent de nous offrir. Une véritable leçon d’humanité. Sans témoin, ni selfie. Qui a décidé de mettre en ligne cette vidéo ? Je ne sais pas et je m’en fous. En tout cas, elle s’ajoute à ma collection de bons moments. Très vite, j’aurais oublié cet échange téléphonique ; la pépite emportée dans le flot de l’existence et des infos quotidiennes. Mais, en entendant une opératrice parlant le français avec un accent nord-africain, prénommée Marie ou Jeanne, je repenserai à une autre jeune fille, à sa voix émue chargée de larmes. Pareil en croisant une vieille femme, belge ou pas, au cerveau connecté directement sur le cœur. Pourquoi se priver de la beauté ? Surtout en ces périodes de sale temps pour la beauté.

Mon interlude Bisounours est fini. Je vais replonger ma tartine dans la presse numérique. Redevenir réaliste, hyper vigilant, me rappeler que la planète va très mal. Que la barbarie islamiste tue dans les rues de Paris, Toulouse, et d’ailleurs. Du sang versé partout dans le monde par des « mercenaires se réclamant de Dieu, souvent financés par nos amis pétromonarques ». Tandis que la finance, barbarie plus soft ? , ne tue pas brutalement. Elle prend son temps. En plus, jamais directement de sang sur les mains. Elle a sans doute de meilleurs conseillers en Com que les fous de Dieu. Ça y est, j’ai repris le fil presse des « dépêches... toi camarade, le vil monde est déjà là ! ». Un clic suffit à reprendre la température de notre époque. Fièvre sur toute la planète. Et sous son crâne, à force de rester devant son écran. Voyeur impuissant.

Que sont devenues ces deux femmes ? Vivantes ou mortes ? Leur conversation, si loin du cynisme et des raccourcis habituels en 140 caractères, donne l’impression qu’elles sont les personnages d’une fiction. Peut-être que je me suis fait avoir et que c'est un sketch du genre micro caché ? Tant pis et tant mieux car c'était un très bel instant sur la toile. Pas cracher sur ce plaisir. Si c'est une fiction, le scénariste a collé beaucoup trop de bons sentiments. Pas trash ni comédie, son film n’aura aucun succès. Dialogues à revoir pour faire le buzz chez Ruquier ou ailleurs. Loin d’être crédible ce genre de scène en 2015. Personne n’y croira. Utopie de scénariste ?

Merci à Elise et Ghizlaine !

NB) Vous trouverez ici le très beau papier de Nadine Monfils qui a très mal à Paris, à la Belgique et au reste du monde. Face à cette horreur qui fait perdre du temps à la vie et la beauté. Espérons qu'elle remettre très vite son nez de clown... Parce qu'on a encore besoin de se marrer un peu, beaucoup, passionnément,etc.

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