Chair kamikaze,

Publié le par Mouloud Akkouche

Merci à Erick Auguste pour cette vidéo,

« Dieu c’est vous ! » Kateb Yacine

La totale sincérité existe. C’est la mort. La sienne et celle des autres. Ce 13 novembre, elle a soudain envahi Paris, le pays tout entier, et nos existences. Incontournable. Beaucoup plus que lors d'autres drames, récents ou passés, ayant endeuillé la France. D'un seul coup, le reste, notre quotidien, semblait si banal ; plus que des arrangements avec la famille, les proches, les voisins, l’état civil, Dieu, l'école, le code de la route, son Smartphone, le réveil qui sonne toujours trop tôt… Tous ces us et coutumes nécessaires pour cohabiter avec nos contemporains. Pourquoi donc perdre du temps à essayer d’être sincère à tout prix, ou vouloir l’imposer à son prochain ? Si elle existe, la sincérité est très diluée. Un arrière goût à peine perceptible. Parfois, on a droit un extrait à travers une voix chevrotante, un rire, des larmes, un regard ; très brefs moment sans filtre. Au bord de l'animal, encore en nous. Peut-être une erreur mais la sincérité sans failles me paraît un peu plus palpable dans la nature et les arts en général. Moins dans l’homme. Et tant mieux que nous ne soyons pas totalement sincères. Déjà assez le merdier comme ça.

Sachons que nous sommes assujettis aux accommodements, tout devient alors beaucoup plus simple. Une simplicité qui se nomme la lucidité. Ne reste plus qu’a vivre, heureux ou pas, en attendant le royaume de Dieu pour les croyants, rien du tout hors du monde pour les autres. Même si, , n’en déplaise à certains, les athées et agnostiques, ne sont pas dépourvus de mysticisme et de spiritualité. Même de morale. Pas besoin de Dieu pour ça. En tout cas, les lucides sont prêts aux pire comme le meilleur. A l’abri des manipulations des vendeurs d'au-delà frelaté ou de fausse fraternité recyclable en produits dérivés. Ce qui n’empêche les enthousiasmes, les émerveillements, les énervements, les amours, les rires…. Porter tous ces vêtements et masques -plus ou moins beaux –inhérents à la comédie sociale. Jouer sa partition du je, vous et nous. Lucide avec ou sans étiquette des villes et des champs. Heureux ou malheureux dans sa peau du monde, les yeux ouverts et debout comme hurle Kateb Yacine peu de temps avant sa mort. Un cri à partager le plus possible. Le 13 janvier a secoué le pays et nos crânes.

« Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. », écrivait Albert Camus. Ces kamikazes lisaient-ils Camus ? Pas sûr puisque, semble-t-il, ils n’étaient même pas lecteur du livre saint dont ils se réclamaient. Sans doute, comme de nombreux autres jeunes et moins jeunes, plus adeptes de play-station que de lecture. Peu importe, tous les suicidaires ne se sont pas plongés dans le Mythe de Sisyphe. En tout cas, au moment de se faire sauter, ils posaient un problème – malheureusement pas de philo- très sérieux. A eux et à la société tout entière.

Indéniable que ces soi-disant guerriers avaient une putain de trouille tapie au fond de leur ventre. Aucun ne s’est fait exploser au cœur du désert, seul dans son coin sous un ciel étoilé de questions. La présence des autres nécessaire pour leur show sanglant, mourir sous les caméras de télé et les regards de la BRI et de E-télé. Comme dans n’importe quelle émission de télé-réalité ou de divertissements – diversion mentale pour d'aucuns. Dieu et le bourrage de crâne ne les ont pas rendus plus courageux, face à la solitude. Incapable de se faire péter les couilles ( quelle expression pour les kamikazes femmes ?) entièrement seul. Explosant en solitaire dans désert, leur geste aurait révélé une certaine élégance. Et un courage pouvant inspirer une forme de respect. Je nique la mort et tous les terriens. Besoin de personne avec ma ceinture éjectable pour l’éternité. L'essentiel divin est invisible. Petit Prince de la haine du monde ?

Mourant seul, chacun (e) de ses kamikazes aurait été un vrai guerrier traversant les frontières de l’invisible. Un voyage sans pub, ni passage au JT. Moi, je pars et je vous laisse, vous les terriens, enfermés dans votre prison de chair et d’os matérialiste. Dans ce cas là, ce serait vraiment un dur. Capable d'affronter le regard de la solitude que certains charognards cathodiques n'auraient pu dépecer. Et en plus, aucun risque de montrer son cul à la planète tout entière ; lui qui rêvait de voiler la face de toutes les femmes. Ou risquer de passer sa vie derrière des barreaux, à regarder les chaînes de télé du Grand Satan. En fait, le kamikaze moyen est mort de trouille. Incapable de partir seul. Comme ces gosses s’agrippant à leur mère avant le départ en colo de vacances. Pourtant, paraît-il, le club là-haut qui les attend est extraordinaire. Pourquoi alors une telle trouille ? L’inquiétude de ne pas trouver de Play-Station, d’herbe, de sites pornos ? Que les « Miss vierges » soient moins bandantes que Zahia ou Nabila ? Sûr que les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Des interrogations et truilles compréhensibles car il n’y a pas de service après vente pour le kamikaze. C’est comme les soldes : ni repris, ni échangé. Pas de billet retour.

Après cet essorage de cerveau, plus où moins pertinent, j’ai envie de m’adresser directement à toi, chair kamikaze. Si ton Dieu existe et auquel toi et d’autres ont tout à fait le droit de croire en nos contrées laïques, peut-être qu’il a installé la wifi ; dans ce cas, tu es susceptible de lire ce petit courrier. Pas de souci, ce ne sera pas très long. Pas trop te prendre de ton temps, même si tu as l’éternité devant toi. Bref, j’aimerais que tu passes un petit message de service au DRH du royaume de Dieu. Ce serait bien que les autorités des cieux insistent auprès de tes futurs collègues pour qu’ils se fassent exploser au milieu du désert, au fin fond de la campagne isolé, ou vingt mille lieux sous les mers. Ainsi, ils n’empêcheront personne de voyager jusqu’au bout de la nuit, un verre à la main. Seuls quelques animaux risquant d’être victimes de leur acte suicidaire. Des promeneurs ou des pêcheurs retrouveraient des morceaux de leur corps. Un corps éparpillé façon puzzle mais heureux d'être dans un jardin aux mille et un délices. Loin de la dépravation terrienne. Mais le hic est que ce suicide explosif, loin des regards, ne rapporterait évidemment à personne. Ni aux commanditaires direct de Daesh ou d’ailleurs, ni aux vendeurs de Rafales et amis du Qatar. Pas même à Marine Le Pen qui apprécie pourtant beaucoup le travail -surtout à domicile - des djihadistes : ses meilleurs agents électoraux. Rien à mettre non plus sous la dent des médias. La mort d’un kamikaze solitaire pas du tout bankable géopolitiquement. Un bide électoral et commercial. Kamikaze doit rimer avec buzz.

Chair Kamikaze, à l’instar d’autres jeunes comme toi à une autre époque ; tu as cru mourir pour Dieu, tu n’es mort que pour des marchands d’armes. Et pour l’extrême-droite. Sacrifié même pas pour ta religion. En plus, ta famille ne recevra jamais de cartes postales de ta colo. Comment échapper à cette manipulation et te faire sauter quand même ? Pourquoi ne pas imposer, dans le kit du kamikaze, l’obligation de l’explosion en solitaire. Le combattant pourrait prouver qu’il a des couilles (l’origine du monde, de ses jeux et de ses emmerdes, toujours entre les jambes des femmes et des hommes ?), un cerveau ne se faisant pas manipuler par des dealers de religions ou des politiques renifleurs de pétrole, ne pas noyer de honte ta famille et ses proches… Et, cerise sur le gâteau, il montrerait sa capacité à rejoindre son créateur, sans avoir besoin de témoin humain. Seul en direct avec Dieu qui, fier d’un tel geste, le recevrait à bras ouverts. Pour le remercier, il lui offrirait une très bonne place au royaume des cieux. Une place que le kamikaze rêvait peut-être d’avoir sur terre et, que pour telle ou telle raison, il n’a pu obtenir. Pôle emploi de Dieu mieux organisé ?

Nombre de citoyens ont installé une bougie à leur fenêtre, voilé leur visage en bleu blanc rouge, iront sans doute en terrasse ce soir en mémoire de jeunes massacrés par d’autres jeunes- certes assassins, mais jeunes aussi. Même haïssables, ces jeunes assassins sont comme leurs victimes : issus de notre société. Pas des extraterrestres débarquant le 7 janvier et le 13 novembre. Pour ma part, je ne suis pas très adepte de ce genre de symbolique collective, ni de manif, ou d’autres actes de communion nationale. Chacun son truc. La laïcité permet la liberté d’expression de sa colère et de sa douleur. Mais, quand même ce soir, je lèverai mon verre de rouge en solitaire à la mémoire de tous ceux (pas aux tueurs qui, eux, se sont « éclatés» ce soir là) amputés déjà de sept jours de vie. Une existence en début de chantier. Ces noctambules joyeux, visages promis à d’autres nuits et aubes, ne rêvaient pas de finir leur soirée entre un linceul ou des draps d’hosto. Figés dans une jeunesse transformée en impasse. Chaque jour naissant sera une amputation pour eux, et leurs proches. Une absence jamais comblée. Et inconsolable.

A la mémoire des victimes du 13 novembre, et de toutes les autres ailleurs que dans nos rues ! Profitons-en pour trinquer aux jours heureux, à venir et à construire. Inventer ces nuits où, après les cours, le boulot, une visite à pôle emploi, une répète de théâtre ou de musique, une embrouille amoureuse, la jeunesse des banlieues et des centres-villes se retrouvera pour boire des coups ensemble. Gosses de bobos et de prolos attablés dans les mêmes bistrots. Pour parler de poésie, musique, lutte des classes, se rouler des pelles et des pétards, boire jusqu’au bruit de la cloche du dernier avant la fermeture du Bar de la Liberté, Egalité, Fraternité. Sans barbares de Dieu kalachniqués de l’âme, ni identitaires bas du cerveau et du cœur, pour leur pourrir la soirée. Juste emmerdés par le pochetron moyen. Une jeunesse et tous les autres citoyens enfin débarrassés d’une classe politique vendant des armes aux plus offrants avant de se repaître des larmes qu’elles génèrent sous nos fenêtres. Pas un scoop tout ça et… Je parle, je parle… mais y s’ fait soif. « Qu’est ce que je vous sers à boire à cette table ? Moi, je prends un Coca ! Moi un demi pêche. Doucement les djeunes, j’ai que deux bras et un cerveau ! Faut que je note vos consos: deux pressions dont une Leffe, trois thés vert, deux noisettes, trois verres de blanc. ». Rires et engueulades à grandes rafales de mots sous la nuit de Paname, et de partout. Partout où l’homme et la femme, croyants ou mécréants, seront prioritaires sur la religion carnivore et le pognon sans morale. Offrir à nouveau l'Insouciance d’immortalité pour les plus jeunes, une douce mortalité aux plus âgés. La ville lumière se reflétant dans chaque regard. Dieu existe, c’est moi. Et nous. La vraie sincérité le plus tard possible, surtout pour les jeunes. La vie d’abord.

A l'éternel doute !

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M
Merci et à la vôtre aussi !
Bonne soirée,
Mouloud
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G
Merci. Fameux. A la vôtre...
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