De quel sexe est la solitude ?

Publié le par Mouloud Akkouche

  De quel sexe est la solitude ?

Le moment où jamais de lui dévoiler la vérité. Neuf ans sans revoir Julie. Elle a accouché hier. J’ai aussitôt pris un avion. Première fois que je suis grand-père ? Fallait absolument que je sois présent. Même si notre rencontre sera sûrement très difficile.Monsieur,c'est pas encore l’heure des visites! Impératif de voir ma fille en tête à tête. Sans personne d’autre. Que faire ? Inventer un baratin ? Autant être cash. L’infirmière m’écoute avec des yeux ronds. Que raconte ce type? Elle a l’air inquiet. Je lui réexplique. Elle fronce les sourcils et me demande de la suivre. Cartes sur table aussi avec l’interne. Il me fouille du regard. Lui aussi très déstabilisé par mes propos. Il refuse. J’insiste. Il finit par accepter.

Je frappe doucement à la porte. Aucune réponse. J'attends et cogne à nouveau, plus fort. Toujours rien. Je respire un grand coup et rentre dans la chambre. Elle dort. Je referme et reste immobile. Aucun bruit dans la pièce. Mon regard passe de Julie au bébé qui dort à côté dans un berceau sur roulettes transparent. Un garçon. Je m’avance à petits pas et me penche sur lui. De très grands cils sur un visage fripé. Il porte un petit bonnet. Je suis fou de joie. Très envie de le toucher et de l’embrasser. Je tends la main et me ravise.

Une piqûre de rappel de ma culpabilité. Parti sans prévenir, ni donner la moindre nouvelle, je débarque pour profiter de l’heureux événement. Mon seul lien avec Julie était mes virements bancaires, à chacun de ses anniversaires. Qu’est-ce que j’espère de ce retour? Effacer d’un seul coup l’ardoise de ma fuite ? Me faire pardonner mes années de silence et qu’on se tombe dans les bras ? Je suis bien placé pour savoir que l’absence ne s’efface jamais. Le temps perdu ne se recycle pas. Jamais je n’ai pardonné son abandon à mon père, même au-dessus de son cercueil. Pour agir à mon tour de la même manière. Me rattraper un peu comme grand-père ?

Pourquoi rester debout comme un abruti ? Je m’installe sur la chaise à côté de la table de chevet. Julie dort sur le dos. Elle a les yeux cernés. Je me retrouve dans un appartement au deuxième étage d’un immeuble cossu, près d’un parc où elle fit ses premiers pas. Tout se passait très bien jusqu’au moment où nos projets de famille implosèrent : David devenu stérile. Nous avions prévu de faire quatre enfants. Lui aurait continué de diriger son cabinet d’avocats et moi de m’occuper de l’éducation de notre progéniture. Mère au foyer était une perspective qui me plaisait beaucoup. La plupart de mes copines travaillaient et avaient du mal à comprendre le mode de fonctionnement de notre couple. Surtout que nous n’étions pas du genre catho traditionaliste et autres réacs prônant le retour de la femme au foyer.. Au contraire. Pas plus athées que nous deux, très libertaires. Pourtant la plupart de nos proches me considérait comme une femme soumise et rétrograde. Tu fais le jeu de ceux qui veulent nous reprendre nos droits et libertés. Même ma plus vieille copine m'était tombée dessus. Un jugement de valeur sur mon choix de vie qui me foutait en colère. Comme s’il fallait absolument me formater, correspondre à une image unique de la femme. On ne naît pas femme, on le devient, écrivait Simone de Beauvoir. Elle n'avait pas écrit: on devient toutes pareilles. Chacune libre de vivre et de penser à sa guise.

Rester chez moi ne voulait pas dire m'éteindre, rester sur mon canapé à regarder la télé, m’affaler physiquement et intellectuellement. Ni devenir une fée du logis et être aux petits soins avec mon époux. Loin d'être mon style de femme. Jamais été autant au théâtre, au cinéma, dans des expos, au resto, lu, dansé, que durant cette période. J’avais commencé aussi à prendre des cours d’Arts plastiques et peindre, un rêve d’ado passé par pertes et fais d’abord des études sérieuses ma fille. Mon mode de vie me plaisait. Une décision mûrement réfléchie et qui convenait aussi à David. Mais pas du goût de mes copines et de mes copins. Même de mes parents. Surtout de mon père qui me contraignit à faire Science Po et me voyait occuper de hauts postes dans le privé ou le public. Très vite, je fus considérée comme une ringarde. Pas une femme moderne. La douce tyrannie de ceux qui pensent à votre place. Très tolérants mais faut leur ressembler.

Après l’annonce de sa stérilité, David plongea dans une profonde dépression. Lui, si jovial, devint mutique et irascible. Parfois violent. Nous divorçâmes un an après. Issu d’un milieu privilégié et diplômée, je trouvais très vite du boulot. Un véritable calvaire pour moi. La course permanente du matin au soir, l’œil en permanence sur la montre. Un rythme trop effréné pour moi. Première fois que j'eus recours aux antidépresseurs. Je me sentais submergée. Une femme malheureuse.

A toutes choses malheur est bon ; grâce à mon activité professionnelle que j’ai rencontré Martine : la femme avec qui je vis. Un vrai coup de foudre qui allait me chambouler. Révéler des parts enfouies de ma personnalité. Bisexuelle, elle me proposa des plans à trois avec un homme ou d’accepter qu’elle aille voir un homme de temps en temps. Ultra possessive, je refusais de partager. Un jour, elle m’expliqua qu’elle préférait vivre sa vie de couple avec un homme. Très amoureuse, j’ai décidé alors, pour ne pas la perdre, de devenir un homme. Son homme.

Comment en parler à David et surtout à Julie ? Déjà ma liaison avec Martine leur déplaisait. Tous deux refusèrent de la rencontrer. Je fis quelques tentatives pour leur parler du transgenre et d’avoir leur opinion sur ce sujet. Ca ne passait pas du tout. Encore moins pour Julie. J’étais coincé. Choisir entre ma fille et Martine. Mon père mourut à ce moment là en me laissant un très gros héritage. Martine rêvait de voyager. Je sautais sur l’occasion pour lui proposer un tour du monde. Au bout de six mois, on s’installa au Canada. Je commençais les démarches pour devenir un homme. Et changer de vie.

Ma transformation fut plus difficile que ce que j’avais cru. Un gros travail personnel avec son cortège de douleurs physiques et psychologiques. Heureusement que Martine fut très présence pour me soutenir lors de mes grands moments d’abattement. Jamais je ne m’étais senti aussi seul. Aujourd’hui, avec le recul, je sais que cette migration d’un sexe à l’autre sous la même peau m’a beaucoup appris, sur les autres et moi. Mes jugements parfois à l’emporte-pièce sur mes contemporains ont beaucoup évolué. Pas tout blanc ou tout noir. Sur le plan politique, amoureux, amical… Un changement notamment sur ma vision des femmes voilées agressant mon regard et mes convictions ultra laïques. Les croiser me foutait en rogne. J’avais l’impression d’en voir partout. Alors que je ne supportais pas le regard de mes amis sur ma vie de femme. Si le voile est choisi librement, rien à redire. Comme de vouloir changer de sexe. Ce voyage intérieur m’a rendu moins sentencieuse sur de nombreux points. Il a généré une empathie différente de mes engagements contre les maux de notre société. Mon expérience m’a rappelé, qu’en plus de ne pas avoir d'identité et de couleur, la solitude n’a pas de sexe. Ma trouille de la vieillesse et de la mort identique, avec ou sans verge. Autant de joies et de tristesses qu’avant mon changement d'enveloppe corporelle. Parfois, je me mélange les pinceaux avec le genre féminin et masculin à l'écrit. Bref: rien de nouveau sous la peau. En tout cas sous la mienne.

Contrairement à moi, Martine n’a pas coupé les liens avec sa famille. De temps en temps, ses parents viennent nous rendre visite, apparemment pas dérangés par notre couple. Leur fille continue d’enseigner l’économie, son époux de peindre. Pour eux, je suis leur gendre. Peut-être pas idéal car mes beaux-parents trouvent notre foyer un peu bordélique. Ils me prennent parfois la tête mais je les aime bien. Souvent, j’ai envié Martine de pouvoir partager des moments avec sa famille. Ne rien cacher de son couple. Tandis que moi, j’avais complètement coupé les liens avec mon passé. Une frontière entre mes deux existences. Deux ou trois fois, je suis passé sur la page FB de Julie, sans réussir à laisser un message. Impossible d’en parler, même loin et par écrit. Pourquoi ? Bouffé par une irrépressible honte. Sans doute que je n’arrive pas à assumer entièrement mon choix. Pourtant, je ne regrette rien. Même si les débuts ont été difficiles, je me sens épanoui dans ma nouvelle peau. Un homme au foyer heureux.

Comment va réagir Julie ? Elle ouvrira les yeux sur un inconnu qui a été sa mère. Le grand-père de son fils. Sa maman qui, par égoïsme amoureux, l’a plaquée sans un mot d'explication. Ma gorge se noue. Je me sens d’un seul coup très mal à l’aise. Rien à foutre dans cette chambre de maternité. Plus mon histoire. C’est l’histoire d’une femme disparue à jamais. Quelle mauvaise idée de débarquer comme ça dans la vie de Julie !Sûr que c’est plus facile pour moi qui a pas de gosse. Mais tu ne vas pas passer ta vie à fuir et cacher ta nouvelle peau. Pas pire que le non dit. Martine m’a tanné pour que je vienne voir Julie et son bébé. Elle a raison. Faut arrêter de jouer à l’autruche. Je suis bien décidé à lui dire la vérité. Pourtant j’appréhende de croiser le regard de Julie. Le ventre essoré rien que d’imaginer ses yeux se posant sur mon corps. Sa mère devenue un homme. La trouille qu’elle me voit comme un monstre. Une trouille impossible à raisonner.

Julie a bougé. Je me lève. Impossible qu’elle me reconnaisse. Pourquoi si sûr de ça ? Je n’en sais rien. Comme d’ailleurs, je ne sais pas du tout quelle réaction aurait eu Julie à mon changement de sexe. Des années à faire les questions et les réponses, me persuadant qu’elle ne pouvait qu’être troublée et me haïr. Une façon détournée de légitimer ma fuite ? Sa tête bouge légèrement sur l’oreiller, ses jambes s’agitent sous le drap. Elle entrouvre ses lèvres. Je souris en voyant ses dents du bonheur. Enfant, Julie croyait que ce n’était pas normal. Elle voulait les rapprocher, avoir la même denture que ses copines. Pourquoi elle ne se réveille pas ? L’impression d’attendre depuis des heures. J’ai hâte d’en finir avec mon mensonge. Que ça passe ou ça casse. Cesser de me planquer. J'approche ma main de son épaule.

La porte s’ouvre. Un homme entre, un bouquet de fleurs à la main. Sans doute le père. Il affiche un large sourire. Je reste planté comme un con. Incapable de prononcer le moindre mot. Déstabilisé par la présence de son compagnon. Je voulais être seul avec Julie. Ne pas étaler mon histoire devant un inconnu. A elle de dire ou de ne pas dire la vérité au père de son enfant. Lâche le morceau et ce sera beaucoup mieux pour tout le monde. C’est le dernier texto de Martine. Elle avait proposé de m’accompagner pour me soutenir. J’ai refusé. Une épreuve que je voulais vivre seul. Affronter le regard de Julie. Je me sentais capable de la regarder droit dans les yeux. Cette naissance m’a donné confiance pour enfin dévoiler la vérité. Naître aussi en tant qu'homme pour ma fille. Assumer ma nouvelle peau. Au risque de perdre définitivement Julie et de ne jamais connaître mon petit-fils. Prêt enfin à me libérer d’un poids si lourd. Mais, au moment de passer à l’acte, la trouille est plus forte que la volonté. Tremblant face à la chair de ma chair. Rester ou fuir encore ?

Le bébé pleure.

NB) Une fiction inspirée de ce témoignage.

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