Il est cinq heures, Paris sévère...

Publié le par Mouloud Akkouche

Jouir sans entraves. C’était un slogan de jeunes cavalant en 68 dans les rues de Paris. Environ un demi-siècle plus tard, leurs petits-enfants sont abattus parce qu’ils jouissaient du temps qui passe, un verre à la main sur une terrasse de bistrot. Une jeunesse joyeuse fauchée par la haine et l’obscurantisme d'une bande de connards. Une cinquantaine d’années de distance dans la même ville. Cette capitale qui s’éveille à cinq heures. A l’heure ou Coluche le Pantinallait se coucher. Une silhouette dans ses aubes parisienne que les noctambules connaissent. Une lumière pour fêtard ou zonard. Trouver le premier bistrot ouvert ?

Des centaines de jeunes ont été assassinés dans les rues de Paris. Tout a été dit sur ce sujet. Le meilleur comme le pire. Tout continuera de se dire, avec décence ou indécence. Mais rien, ni les mots sincères, ni les récupérations de part et d’autre, ne les ressusciteront. La douleur intime de proches se télescope avec celle d’un pays. Les uns et les autres encore sous le choc cette tragédie. Comme le Kid de Bijou à la station Glacière, ces jeunes n’ont pas été eus à la régulière. Massacrés par des lâches.

Paname a été touchée. Dans la chair de ses rues, l’âme de chacun de ses quartiers. Les croissants à la croissanterie de Belleville à quatre heures du mate, l’Old Navy Boulevard Saint Germain, les jolies inconnues en robe légère sur le fil du printemps, les contrôle de flics, les bières à rallonge sur un comptoir, les putes, les squats, les concerts, le punk rock, les bagarres, la came, la littérature, les rêves et dérives… Tous persuadés nous avions décroché l’immortalité en CDI. Mes madeleines se mélangent dans la tasse de thé des souvenirs. Faut pas rêver, pas que des bons moments dans cette ville. Paris peut être aussi une salope qui ne donne pas les mêmes chances aux jeunes n’ayant pas les codes d’entrée. Pas tous nés avec la même cuillère dans la bouche ni bibliothèque. Qui aime bien châtie bien. Chacun, hier comme aujourd’hui, a ses images de Paris. Et de la France.

Ce pays où, malgré tout, il fait bon vivre. Même si tu es pauvre ici, tu fais partie des plus nantis - ou moins mal lotis-de la planète. Ce qui n’empêche pas d’essayer de reprendre le trop perçu ( parachute doré visible ou invisible de certains) sur le populo par la finance et ses amis. Marianne, poitrine fièrement ouverte sur l’horizon, sait rêver, rire, mais aussi se révolter… Elle a plus d’une corde à son sourire. Un sourire avec du rouge à rêves.

Gosse, nous apprenions en cours de géo que le Brésil était une terre de contrastes. La France est un pays de contradictions. Ce qui fait son charme. Récemment, juste après ces attentats, j’ai pris un coup de sang contre les religions. Une tribune que certains amis ont trouvée trop rentre dedans. Avec le recul, je suis d’accord avec eux sur quelques-unes de leurs critiques; notamment que la religion n’est pas-fort heureusement - représentée que par une bande de tarés à kalache ou, loin dans l’histoire, des adeptes de la chair impur sur un bûcher. Sans oublier les croisés Bush. Bien sûr, certains fidèles et prélats ont été et sont encore de nos jours des citoyens actifs et généreux dans la société. Une réplique de ma poussée d’athégrisme – déjà en 20O2 - face à l’omniprésence de la religion dans l’inconscient collectif ? Mais je persiste et signe : l'excès de religieux étouffe l'espace public et l'imaginaire collectif. Marre que cela devienne le débat central ( Islam,voile, manifs pour tous...) et récurrent de notre époque. A part des caricaturistes, rares ceux qui critiquent encore la religion. Par peur d'être d'être qualifiés de religophobes ? Bon, j’arrête car je sens monter une nouvelle vague antireligieuse primaire. Bref, ce pays autorise à blasphémer, rire de tout, se contredire, s'indigner… Merci à la patrie des droits de l’homme à ouvrir sa gueule. Et de dégainer son stylo.

En ce moment, le drapeau, remis au goût du jour, est devenu aussi un sujet de polémique. On m’a tanné pour que je colle le filtre bleu-blanc-rouge sur mon profil virtuel. De très nombreux visages ont été ainsi tricolorisées. Pourquoi pas ? Rien contre les émotions tricolores. Chacun sa manière de chialer ou d’exprimer sa solidarité. Certains iront se bourrer la gueule ou se replier dans le silence d’une clope. La majorité souhaitera communier dans un deuil national, d’autres préféreront la solitude. Comme lors d’un enterrement, pas de règles pour exprimer sa tristesse. Chacun fait comme il veut, surtout comme il peut. Juste toutefois pour moi un bémol concernant le drapeau et les cérémonies religieuses. Personne m’a demandé de prier, contrairement au drapeau. Refus de la peinture Bleu Blanc Rouge pour la joie lors de la coupe du monde du 98), pareil pour le malheur de notre période glauque. Né quelque part ne dépend pas de notre volonté, contrairement à aimer et vivre dans un pays qui est un choix ( contraint pour certains). Le profond amour des habitants et de la culture de ce pays, de son pinard, de sa bouffe, et de plein d’autres bonnes autres choses, n'est pas lié à son drapeau. Un lien indéfectible beaucoup plus puissant et complexe que juste un lieu de naissance ou un cachet officiel. Sans doute ce vieux fond d’anar libertaire, athée, internationaliste, qui continue de perdurer en moi. Une posture à la con ? Stupide en ce moment de communion nationale ? Peut-être. Mais je refuse d' abandonner ça en plus à ces terroristes qui ont déjà tellement gagné de points sur nos libertés individuelles et collectives. Ne surtout pas renier ses convictions pour ces salopards. Ni Dieu, ni maître. Et pas de drapeau pour moi. Même pas le noir des anars. Quoique sa couleur correspondrait le plus à cette période de deuil. Un deuil à causse de la folie de jeunes criminels se réclamant de Dieu. Bientôt La jeunesse encule les Fachislamistes chanté par les Béru 2015 ?

Trêve de philo à un €uro, tout ça n’est que de l’anecdote et de la polémique de pacotille au regard de la douleur profonde des êtres touchés de près. Mères, pères, frères sœurs, copains, copines, etc, laminés dans leur chair. Submergés de souffrance. Leurs paroles – souvent si dignes- et leurs silences sont aujourd'hui plus importants que nos commentaires. D’autant plus que l’émotion à chaud peut nous faire écrire et dire des conneries. Des propos et des actes que nous regretteront plus tard. Le recul nous donnera sûrement d’autres clefs. Un éclairage nouveau avec le temps. Et bien entendu l’occasion de s’engueuler en refaisant le film des événements. Ferrailler sur la toile ou un bout de comptoir, chercher la p’tite bête, parfois être de mauvaise foi, tricher, se la raconter, ne voir le monde qu’à travers la lorgnette de son nombril, être sincère, se faire la gueule, se réconcilier, se refaire la gueule, râler pour tout et rien… C’est aussi ça la France qu’on aime. Râleuse et irrévérencieuse..

Bien sûr, Paris ne sera pas une défaite, et se relèvera. A quel prix ? Celui de flipper à chaque pétard d’un gosse ? Filtrer chaque regard pour savoir s’il ne planque pas une Kalache ? Demander à Mohamed, Fatima, et les autres, de montrer identité blanche ? Mourir d’ennui comme chantait la Mano Négra ? L’avenir ensemble moins simple qu’avant le 7 janvier et le 13 novembre 2015. Paris Parano est-il inévitable ? Pessimistes et optimistes s’écharperont sur ce sujet au Bar Des Sports. A si peu de distance de cette tragédie, difficile de savoir. Paris Sévère ? A voir les images, on a l’impression d’une ville aux sourcils froncés telle une instite intraitable. Sans doute difficile pour Paris la Meurtrie de faire autrement après l’horreur subie dans ses rues. Mais elle en a vu d’autres et s’éveillera toujours à cinq heures. La tour Eiffel comme un doigt d’honneur géant à tous les soiffards du sang des autres. Paname aura toujours 17 ans et ne sera jamais sérieuse aux terrasses des bistrots. Tant de rires, d’engueulades, de frenck kiss, de joies, perdus en quelques jour, à rattraper... Un très gros boulot ! Faut retrousser ses manches et lever le coude.

Refaire briller les yeux de la ville lumière.

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