L'héritage de «Mamie 13 novembre»

Publié le par Mouloud Akkouche

« Quand j'étais petit, à la maison, il y avait des réfugiés à la fois des dictatures fascistes d'Amérique Latine et des dictatures soviétiques et communistes d'Europe de l'Est, des Afghans, des Algériens... Ils se retrouvaient chez nous sans se connaître, ils dormaient chez nous, souvent je devais laisser ma chambre. » Raphaël Glucksmann

Suis-je folle ? Mes proches, et certains de ceux qui me croisent, doivent le penser. D’aucuns prêts à me mettre sous curatelle. Sans doute vrai que suis folle. C’est le seul moyen que j’ai trouvé de ne pas perdre plus que toi. Plus que tout. L’air entre et sort de mes poumons par habitude. Comme chacun de mes gestes, depuis ta mort. Grace à cette folie que je me lève chaque matin, fais ma toilette, bois ma tasse de thé devant la fenêtre. Ta place, après nos déjeuners ensemble. Nous restions un instant, silencieuses. Derrière la vitre, la tour Eiffel semblait plus petite que toi. Ma petite fille, unique, rassurée entre deux vieilles dames. « Mamie, je suis vraiment très heureuse de vivre dans cette ville.». « Merde, il est déjà c’t’heure là ! Faut que je file à la fac ! ». Tu n’arriveras plus jamais en retard. Que t’était-il arrivé ce jour de ta déclaration d’amour à Paris. Belle rencontre amoureuse ? Bonne note ? Juste joyeuse de ton printemps et de celui naissant sur la ville ? Je ne t’ai pas posé la moindre question. Juste me contenter de te regarder heureuse. Même ton dos souriait.

Depuis, je feuillette en boucle les albums photos. Très vite. Comme si mes doigts fébriles et bouffés d'arthrose pouvaient te ressusciter. A la manière de ce Praxinoscope offert pour tes cinq ans. Toi, comme moi, on oubliait toujours le nom de cette invention. Qu’est-ce qu’on se marrait. « Mamie quand tu seras morte, je mettrai tes photos de toi dedans. Et je le ferai tourner pour que tu continues d’être là, avec moi.». Le cadeau d’une petite-fille de six ans à sa Mamie. Tu n’auras jamais vingt ans. J’en ai 84. Parce que d’autres on voulu inverser les règles de la vie et te faire partir avant ta Mamie, c’est moi qui te fais tourner ; ma p’tite fille chérie. Plusieurs fois par jour. On continue de se marrer. Comme avant toute cette nuit de sang et de connerie. Si je les tenais ces… Te faire tourner est la seule chose qui me calme et me fait du bien. Parfois l’impression que l’autre vieille dame se marre elle aussi. Toutes les trois réunies. Comme pendant nos déjeuners.

Pas ce jeu qui me fait passer pour une folle. Personne ne sait que je te fais tourner dans cette boîte. Un jouet que tu ne voulais pas emporter chez tes parents. Rien que pour nous deux. Ce qui me fait passer pour une dingue, c’est que je distribue de l’argent au SDF. Comme d’autres partent avec un sac avec du pain, je sors avec les poches pleines de billets. «Tu seras jamais comme ça, toi Mamie. ». Ton inquiétude lorsque nous avions croisé une vieille folle insultant tout le monde. Aucun souci ma p'tite-fille chérie, je n’agresserai personne. Même si j’ai rêvé de les tuer, les détruire comme ils l’ont fait de toi. De moi. De Paris et du Monde. De l’humanité. Sûrement que je suis sous les effets post-traumatiques comme disent les psys. Tant pis. Plus que ma folie pour te survivre. Ne pas sombrer dans la haine ou mettre fin à mes jours. Rester à hauteur de cœur.

De ton cœur si gros. « Pourquoi y a des gens qui dorment dans la rue ? Mamie, y a écrit sur sa pancarte que le monsieur à faim… ». Une vraie aventure de sortir avec toi en ville. Quand je t’emmenai au cinéma, au restaurant au Louvre, au Mac Do que je détestais, que de sorties ensemble, tu me tirais par la manche et voulais que je donne de l’argent à tous les mendiants qui tendaient la main. « Je te le rendrai Mamie. J’ai de l’argent dans ma tire-lire. ». Quelle tête tu faisais quand je te répondais que je ne pouvais pas donner à tout le monde. Tu n'avais pas un caractère facile. Surtout quand je critiquais ta musique Métal qui me cassait les oreilles. Ton athéisme, sans doute un héritage de ton père et de ton regretté Papi, m’agaçait au plus haut point. Pourquoi tes parents ne t’ont pas baptisée ? J’étais chiante avec ça, je le sais. Aujourd’hui, je ne pense plus tout à fait pareil. Bien sûr, je crois en Dieu. Mais, dès que lui et moi nous nous croiserons là-haut, j’ai pas mal de réclamations à faire. Ça va gueuler dans les cieux. Où en étais-je déjà ? Je perds la tête… Ah ! Oui… A ta tête chafouine et ta moue butée. Ça ne durait jamais longtemps. « On fait la paix. J’ai raison mais c’est pas grave Mamie. ». Toujours à avoir le dernier mot. Pour une fois, ce sera malheureusement moi. Ton dernier mot me manque déjà.

Au restaurant, tu voulais récupérer ce qui restait dans nos assiettes pour le donner aux pauvres. Un jour, tu devais avoir 9 ans, je t’ai expliquée qu’il y avait des associations comme « Les Restos du cœur » s’occupant de ces gens là. Ton visage s’était soudain éclairé. Tu voulais y travailler, plus tard, quand tu serais grande. Bien sur, au fil du temps, tes choix de vie ont changé. Mais tu es toujours restée du côté des autres. Brillante étudiante en deuxième année de médecine. En te tuant, ils ont tué tous les êtres que tu aurais pu sauver. Et emporté, dans leur sillon sanglant, ton amour carnivore. Sans oublier les autres, tous ceux qui ne bénéficieront pas ta joie de vivre. Même avec tes coups de gueule, pas toujours justifiés. Si jeune et jolie. Comment disent les jeunes de ton âge? Tu me l’avais appris. Une belle fille sexy c’est, c’est une… «Encore un coup d’Alois, Mamie. ». Tu te moquais de moi quand je mettais mes trous de mémoire sur le dos d’Alzheimer. Si jeune et jolie. Un aimant à belles histoires. Le monde a beaucoup perdu avec ton départ. Ta mort injuste.

A qui transmettre ton héritage ? A tes parents ? Ils ont déjà leur part. En plus, ils n’ont pas besoin de plus d’argent que ce qu’ils gagnent déjà. Beaucoup de mal à comprendre leur course à toujours plus. Cette époque qui fait courir tant de gens après « tout avoir et tout savoir ». Comme si on pouvait s’asseoir en même temps sur deux chaises, être ici et ailleurs dans son Smartphone, penser avec deux cerveaux, embrasser avec deux bouches… Une époque de merde ! Et ça c'est pas à Dieu qui faut se plaindre. Moi, si je pouvais, je…Laissons tomber ces choses qui me fâchent et me désolent. Bref : cet argent était à toi. Pour ton avenir. Celui que ces salauds t’on volé.

Un praxinoscope nourrit la mémoire, pas le ventre. Je voulais que tu ne manques de rien après mon départ. Ma retraite n’est pas énorme mais je n’ai jamais trop dépensé. A part en vêtements, surtout les chaussures. En plus, je bénéficie de la pension de réversion de ton Papi que tu as jamais connu. Sûr que lui ne se serait pas mis à quatre pattes dans le salon pour faire tourner des images. Un bougon avec un cœur aussi gros que le tien. Résistant décoré par de Gaulle et, ce qui lui avait valu nombre de critiques, porteur de valises pendant la guerre d’Algérie. Ton père obligé de céder sa chambre à une famille d’algériens ou d’autres nationalités. Toujours du côté de ceux qui avaient le moins. Ton Papi vivant, cet appartement aurait été un hôtel à migrants. Sa générosité m’agaçait souvent car c’était toujours moi à la lessive et aux fourneaux. Nous nous engueulions sur ce sujet. Pas que sur celui-ci. Heureusement qu’il n’est plus de ce monde… Ton Papi aurait dû mal à comprendre ce qui se passe. Comme nous tous.

Une bêtise de distribuer tout cet argent à des SDF ? Une honte de dilapider ton héritage ? Non. Au contraire, j’ai l’impression de le fructifier. Que ta tirelire continue d’alimenter les indignations d’une petite-fille. Chaque fois qu’un regard glacé par la rue s’éclaire à la vue d’un billet, j’ai l’impression d’y apercevoir ton reflet. Des miettes de tes rêves et de tout le bien que tu ne pourras plus faire. Tu n'es pas morte pour rien. Ceux qui t’ont tuée sont plus morts que toi. Ils ne brilleront dans aucun regard. Toi, tu est toujours à mes côtés dans mes « maraudes» à Paris. Je marche jusqu’à extinction de mes forces et des billets. Les SDF m'ont surnommée « Mamie 13 novembre » Cette distribution m’aide à me lever chaque matin. Quand l’autre vieille dame émerge en même temps que moi de sa couette de nuages. Nous prenons le petit déjeuner ensemble. Sans un mot. La fenêtre vide, sans ton dos. Le praxinoscope à portée de mains. Et toi jamais très loin.

Toujours sur le manège du monde.

NB) Une fiction inspirée très librement du récit de Patrick Cohen sur le 7/9 de France Inter d'aujourd'hui. Il relayait un texte de Raphaël Glucksmann sur sa page FB. Ce matin, les morts semblent moins morts. Les vivants plus vivants. Juste un très grand merci à cette femme qui veut rester anonyme !

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