Lettre à la génération Kalache

Publié le par Mouloud Akkouche

« @nordinenabili La génération Bataclan n'existe pas. Pas plus que l'esprit du 11 janvier. C'est le peuple qui fait l'histoire, pas les titreurs de @libe... »

Déjà ma première contradiction dans le titre. Utilisant un procédé que pourtant je dénonce. Hier dans un tweet, Nordine Nabili, directeur du Bondy Blog, écrivait que la Génération Bataclan n’existait pas. Quelle mouche numérique l’avait donc piqué ? Cette Génération Bataclan est une réalité incontournable. Indéniable qu’il y aura un avant et un après ce 13 novembre sanglant. Tous ces morts et blessés ne peuvent être balayés d’un clic de souris. Hors de question de balancer toute cette jeunesse dévastée aux oubliettes de l’histoire de ce pays ! Pas du tout d’accord avec sa réflexion. Mais son tweet m’avait déstabilisé. Que voulait-il exprimer sur le fond ? Peut-être pas aussi simple que ce que j'avais lu et compris. La machine à penser contre moi s'enclencha. M’obligeant à sortir les doigts du politiquement recyclable et moutonnier. Pour finir par abonder dans son sens.

De plus en plus, certains journalistes, même très brillants et souvent sincères, ont tendance à confondre information et communication. Beaucoup plus proches de la pub que de la presse d’information. Inclination due au fait que la presse est globalement aux mains d'industriels ? Dégât collatéral de notre société du spectacle et de l’info kleenex ? Des questions trop pointues pour être traitées par un simple billet de blog. En tout cas, les unes des quotidiens et hebdos sont fréquemment des slogans dégainés comme des flingues. La position du titreur couché[i], ferait un bon titre de la série du Poulpe ? Trêve de diversion; j’agis exactement comme ce que je reproche (mon côté titreur frustré?) à Libération. Pas le dernier à chercher -défaut que je tente de soigner- le titre le plus provocateur ou orignal, parfois limite racoleur. Réflexes pour plaire à la déesse Com et son saint Buzz ? La différence est que je ne suis pas journaliste. Mon opinion, intéressante ou inepte, n’engage que moi. Sans déontologie professionnelle, ni le moindre devoir d’informer. M’efforçant juste, pour rester en bons termes avec mon miroir, d’essayer d’être le moins péremptoire et insincère possible. Guère évident la remise en question. Tous des fils et petits-fils (et filles) de pub ?

Quelle est cette génération Bataclan ? Bien sûr, pas les victimes mortes assassinés par une bande de connards. Les massacrés du 13 novembre ne sont malheureusement plus que des défunts. Une douleur dans la chair et la mémoire de leurs proches. Des jeunes sacrifiés sur l’autel de la haine et de la connerie. Seuls les blessés du carnage, ainsi que tous les jeunes, biens vivant et avec un avenir personnel et collectif, peuvent se reconnaître plus ou moins à cette génération. Dans les premiers temps de l’émotion, je pense qu’ils ont été très nombreux à s’identifier à ces morts : assassinés pour avoir écouté de la musique ou bu un verre en terrasse. Une foule visible et invisible réagit très vite pour dénoncer ces crimes et apporter son soutien aux victimes et à leurs proches. Pas que des habitués des salles de concerts de la capitale. Tristesse et compassion d’une jeunesse venue de divers horizons et de partout en France. Tant mieux. Cette solidarité spontanée a fait chaud au cœur.

Une communion salvatrice et forte qui finira par retomber. Tous reprendront leurs activités. La nécessaire résilience individuelle et collective fera son œuvre. Que restera-t-il alors de cette Génération Bataclan ? Une population circonscrite géo-culturellement en centre-ville ou dans des quartiers branchés? Sûrement trop près de l’événement pour pouvoir répondre. Pas assez de recul sur cette tragédie. Une tragédie inédite en France.

Quoi qu’il en adviendra, les mêmes jeunes continueront de fréquenter les mêmes terrasses parisiennes, les mêmes salles de concerts, les mêmes écoles, les mêmes quartiers… En grande partie ces jeunes plus intéressants et festifs que ceux qui sont venus leur coller une balle mortelle dans la nuit du 13. Les tuer juste pour les empêcher de vivre comme bon leur semblait. Toute cette vitalité et avenir éradiqués d’un coup de kalache. Ça donne des envies de meurtres et de représailles. Essayons de ne pas basculer dans la haine où ceS fumiers tentent de tous nous entraîner. Comme par exemple cet homme qui a donné une grande leçon de dignité. Et d'intelligence. Malgré la douleur, il continue d’écrire et de penser. S’interroger et douter. Ce qui nous reste à tenter de faire pour ne pas tout perdre. Ecrire, parler, filmer, chialer, écrire, se taire, dessiner… Quitte à dire des conneries, s’engueuler ou se contredire. Rester du côté de la vie.

Ceux qui les ont tués étaient aussi des jeunes. De quelle génération sont les tueurs ? Génération Zizou et les bleus ? Génération promesses non tenues depuis 40 ans ? Génération Zyed et Bouna ? Génération connards? Génération obscurantistes ? Génération Zemmour -Dieudonné la haine? Génération Jamel Debouzze et Gad Elmaleh ? Génération SMS ? Génération impardonnables ? Sûrement un mélange de tout ça, plus d’autres éléments. Comment les définir. La réalité toujours plus complexe que des formules.

Cela dit, les difficultés réelles de leur existence de «citoyen périphérique » ne les dédouanent pas pour autant de l’horreur récente, de celles du passé, et de celles malheureusement à venir. Le sang sur leurs mains est injustifiable. Mais leur famille, leurs proches, et tous ceux issus des mêmes quartiers qu’eux, sans doute horrifiés par les crimes d'un fils, d'un frère, d'un pote, tous ces êtres leur ressemblant en apparence, ne peuvent s’identifier au titre de Libération. Combien parmi eux connaissaient, avant le carnage, le nom de cette salle mythique ? Et celui des autres bars visés par les terroristes ? Ces citoyens sont loin, très loin, de ce superbe métissage social et joyeux de quelques arrondissements de Paname. Un joyeux bordel. Même si le titre de Libération écarte -selon moi- indirectement une partie de la jeunesse, force est de le reconnaître percutant. Sans oublier son clin d’œil à la Génération perdue dont faisait partie l’auteur de «Paris est une fête » ; Un courant littéraire qui avait choisi son appellation. Avant le tweet de Nordine Nabili, j’avais souscrit au titre de Libération. 140 caractères qui m’ont fait penser différemment. Réviser mon point de vue.

La Génération Bataclan s’arrête-t-elle aux portes du pérife ? Confinée au centre-ville, dans les facs, et les lieux culturels ? La question se pose. Peut-être une erreur d’appréciation de ma part mais il me semble que « la Génération Libé » et nouvelle technologie, ainsi que d’autres dont je fais partie, pensons trop souvent avec nos œillères. Rassurant de toujours trouver nos marques. Facile de nous projeter au Bataclan ou dans tous ces lieux fréquentés par des gosses de bobos. Nos gosses et ceux de nos amis. Je sais que l’étiquette bobo, très réductrice, est instrumentalisé par le FN. Le terme beauf, employé souvent par les bobos, n’est-il pas aussi réducteur ? Les uns et les autres jamais inquiets pour nos enfants dans une fusillade dans une cité de Marseille ou du 93 ? Pas de risques pour nos proches dans ces quartiers. Trêve de polémique, plus le temps ; jusqu’ici tout va... mal. Fort heureusement, aucune bombe n’a explosé à l’intérieur du Stade de France. Un carnage contre des citoyens de tous horizons aimant le foot. La jeunesse se serait-elle alors plus facilement reconnue dans cette « Génération SDF ? Je n'en sais rien. Les jeunes citoyens, loin des centres-villes, connaissaient en tout cas ce lieu. Le stade mythique dela coupe du monde 1998 plus évocateur pour eux que le Bataclan.

Après réflexion et avec le recul, je crois que nous, du bon côté de la rive républicaine, la presse parisienne, le monde de la culture, oublions souvent que le pays ne se réduit pas à notre pré carré social, culturel et mental. Sans trop se soucier des autres modes de vie et de pensée en ville ou dans les campagnes. Endogamie inconsciente ? Pendant ce temps, l’extrême-droite, ainsi que les recruteurs pour le djihad et la ceinture d’explosifs, sillonnent les mêmes territoires. Ils engrangent des bénéfices sur ces « îlots de France » loin des quartiers cosmopolites de Paname. Aux antipodes de notre réalité et de nos rêves. Leur action néfaste de propagande est plus efficace que n'importe quel une des journaux que nous lisons. Toute notre culture et ouverture d'esprit ne font pas le poids face à ceux qui labourent le terrain. Eux travaillant à notre division sont bien présents, là où seuls quelques éducs et d’autres fonctionnaires ou pas tentent de résister. Usés à force d’être isolés. De plus en plus difficile pour eux de maintenir la cohésion sociale. Encore trop entre nous ?

A vrai dire, cette lettre est adressée à toi, djihadiste en herbe, ou tenté de troquer les manettes de ta Playstation pour une crosse de Kalache. Tutoiement irrespectueux ? Sans doute un héritage de fantômes sans culottes de ce pays. A toi que j’ai envie de m’adresser. Sans doute que cette lettre ne te parviendra pas. Un message, en plus trop long dans une époque du «court mais efficace », et sûrement trop éloigné de tes habitudes cultuelles et culturelles. Pas une raison pour ne pas essayer de te parler. Ne t’inquiète pas, je ne vais pas te prendre la tête -comme d’autres plus près de toi te lavant le cerveau- très longtemps, vite te laisser retourner à tes préoccupations. Celles de ton âge et de ton histoire. Pardonne-moi à l’avance si je suis véhément. Mais le massacre du 13 a du mal à passer. Pour ne pas te baratiner, je tiens à te dire d’emblée que, sans doute à cause de l’éloignement et de l’âge, je ne sais pas qui tu es vraiment. A part tes portraits déclinés dans la presse papier ou sur le Net, ainsi qu’à travers les nombreuses émissions radio qui te sont consacrées. Une véritable star médiatique. Un marronnier à toi tout seul. Issu des mêmes milieux populaires que toi, j’avais il y a quelque temps encore quelques atouts pour décrypter ta personnalité. Une forme d’empathie. Plus du tout maintenant. Qui es-tu ?

Pas le seul à me poser la question. Chaque fois que tu fais couler le sang, les médias et spécialistes de tous bords décortiquent ta personnalité. Alain Finkielkraut reprend son antienne du «je vous l'avais bien dit.». Dommage qu’un penseur de grande envergure se limite à penser dans un registre si étroit et monomaniaque. D'autres tentent d'expliquer ton carnage à travers des filtres sociologiques et autres explications pour le moins complaisantes. Les conditions et l’environnement des tueurs n’expliquent pas tout. Ni l’incapacité de nombre de nos dirigeants de gauche et de droite à régler les problèmes récurrents des banlieues. Ne pas oublier que les djihadistes ne viennent pas que des classes populaires. Plus uniquement un problème de relégation sociale. Puis, après le coup de feu médiatique, le soufflet du drame retombe et on passe à autre chose. Avant que tu ne pointes à nouveau ta kalache sanglante dans nos rues et en direct sur les chaines de télé. Rebelote : les spécialistes remontent au créneau. La presse sort à nouveau des numéros spéciaux pour tenter de comprendre tes motivations et les racines de ta violence contre une partie de la société. Décrypter toute cette "haine mobile" que tu fais exploser dans nos villes. Ces lieux que tu ne fréquentes que très épisodiquement et juge dépravés. Pas plus que tes films pornos, tes pétards… Et le sang que tu fais couler.

A chacune de tes mortelles descentes en ville, des anonymes ou pas ont perdu la vie où sont blessés à vie. Tu veux aller dans ton paradis en nous plongeant dans l'enfer sur terre. Objectif souvent réussi. La majorité des citoyens chaque fois sur le carreau de la place de la République. La plupart d’entre nous, démunis face à ce sérial-killeur au nom de Dieu. Un tueur ayant fréquenté les cours de nos écoles. Qui est donc ce monstre de proximité ?

Beaucoup lu et écouté sur les attentats à Paris. Du bon et du mauvais. La musique, que tes prédécesseurs chargés de barbarie et de connerie, ont noyée dans le sang au bataclan, m’a apporté un éclairage nouveau. Incomplet mais digne d’intérêt. Toi, le futur kamikaze prêt à te faire exploser, tu ne le sais pas que tu es déjà éclaté, dedans et dehors. La tête en morceaux. Un puzzle éparpillé comme le nom du groupe qui chante"l’Homme moderne". Ce texte qui raconte une partie de ton histoire. Celle aussi de chacun d’entre nous, toutes générations et milieux sociaux confondus. Pas uniquement les jeunes qui sont paumés en cette époque extrêmement confuse. Un vrai sac de nœuds national, international, et sous nos crânes. « Porte parole du néant. Paumé sans son cellulaire.». Rien à te dire de mieux que cette chanson. A part de ne pas écouter les paroles. Essayer plutôt de les entendre.

Elles parlent de toi. De notre époque. Des trentenaires et des plus jeunes que tes clones sanguinaires ont butés au Bataclan et sur les terrasses de café. Demain, tu vas partir pour la Syrie ou ailleurs. Ne nous la raconte pas que c’est pour ton Dieu. Personne ne te croit. Dieu est assez grand pour se démerder tout seul. Aucun besoin de ton aide. Pareil pour tes coreligionnaires syriens ou d’ailleurs que tu fous encore plus dans la merde. Nombre d’entre eux migrent pour survivre. Avant de te mettre en mode djihad, pense à recharger ton cerveau. Peut-être que, celui-ci rechargé, tu te poseras au moins quelques questions. Réussiras-tu alors à conjuguer l'un des plus beaux verbes de la langue des lumières: douter. Très difficile au début de douter mais on devient vite accro. Si, après tout ça, tu persistes dans ton choix mortifère et stupide, c’est que tu étais vraiment paumé. Dans ta tête et pour tes contemporains. Comment réagir face à une telle nuit intérieure ? Les mots manquent. Juste de dire : s'il te plaît, ne reviens pas de ta croisade. Et meurs le plus vite possible. Ça fera des vacances à l’humanité. Et surtout moins de victimes à regretter.

Désolé de te ne pas te plaindre et t’exonérer des actes barbares que tu t’apprêtes à accomplir. Ta connerie sanguinaire n’est pas qu’un héritage de la société qui, en effet, ne te ménage pas. Comme elle n’a pas ménagé nombre de tes ascendants auquel on promettait entre autre le droit de vote aux élections locales. Ça ne te donne pas le monopole du malheur. De plus, la misère n’oblige pas à être cons ou manipulés par certains imam intégristes qui, plus malins que toi, ne s’explosent pas en mille morceaux et meurent dans leur lit. La preuve est que la majorité des jeunes filles et des garçons de cités populaires comme de toi ne se font pas avoir par des vendeurs de camelote divine. Ils ont une tête et, malgré les nombreuses difficultés, s’en servent au quotidien. Aucune excuse pour toi si tu signes ton désespoir et ta frustration avec ta kalache. Tu es coupable et responsable. D’autres armes sont en vente libre ou en prêt gratuit dans la médiathèque de ta ville. La balle est dans ton camp. On préférait qu'elle y reste. A toi de prouver que tu es le plus fort.

Recharge ton cerveau et ton cœur.

NB) Sans doute encore un billet-coup d’épée dans l’eau. Mais s’il réussit à faire douter ou, bien le droit de rêver, dissuader, ne serait- ce qu’un futur adepte de la kalache, c’est toujours ça de gagné pour nous tous. Quelques balles de moins dans le camp de la démocratie et de la joie de vivre.

[i] La Position du tireur couché, roman de Jean-Patrick Manchette

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