Avec ou sans filtre à la fenêtre

Publié le par Mouloud Akkouche

Avec ou sans filtre à la fenêtre

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât

La Rose et le Réséda, Louis Aragon

Un r en plus à mot vous plonge dans le silence. Cette consonne dans votre dernier souffle. Déjà présente dans le premier. Toujours elle qui a le dernier mot. Après une longue vie ou très courte. Heureuse ou pas. Fin de vie injuste et révoltante comme le silence imposé aux 130 tués du 13 novembre. Pourquoi continuer d’en parler ? Les mots semblent si vains. Mais nous sommes nombreux incapables d'oublier cette nuit carnivore. Crispés sur cette nuit ou des loups à kalaches sont entrés dans Paris. Obsession incontrôlable ? Sidération qui dure ? Indécence de tirer à soi la douleur des autres ? Voyeurisme ? Solidarité ? Compassion ? Abattement ? Peut-être un mélange de tout ça. Plus encore. Une amie ne cesse de pleurer en y repensant. Sans doute d'autres encore sous le choc. Tout se mélange depuis cette déchirure du pays. Pourtant, il faudra bien un jour laisser toutes ces douleurs, plus importantes que les nôtres vécues par procuration, se vivre à l’abri de nos regards. Surtout des récupérations des charognes de tous bords; déjà en action. Le plus vite possible se taire,s'éloigner sur la pointe des pieds pour laisser l'intimité retrouver son territoire. Cela dit, sans doute que la résilience de la République passe par une communion de tout le pays. Un adieu collectif aux victimes. Dernier salut d'un peuple.

Le jour du drapeau c’est donc demain vendredi. Il en poussera partout en France. De gauche à droite. Du facho au gaucho. Sans doute que jamais, depuis la libération du pays et la victoire Black Blanc Beur en 98, autant de citoyens aux convictions très éloignées, pour ne pas dire antagonistes, se retrouveront reliés (religieux ?) par le même tissu tricolore. Pourquoi pas communier avec ce symbole ? De plus, il représente beaucoup pour certains citoyens. Rien contre ce drapeau. Sauf à ma fenêtre ou dans mon jardin. Mon choix aurait été plutôt de couleur noir. Celle du deuil. Chaque femme, homme, enfant, touché par ce massacre, fera comme il peut. Ou ne fera pas. Aucune obligation de suivre cette consigne élyséenne. La communion et compassion peuvent se conjuguer n'importe quel jour. Et de la manière qui nous convient. Chacun son filtre à sa fenêtre.

A propos de filtre, certains en ont absolument besoin pour regarder le ciel. D’autres osent le regarder, les yeux dans les cieux. Sans crainte, ni attente. Si ce n’est de la pluie, de la neige, l'espoir du beau temps... Sans croire à la présence d'un quelconque créateur. Avec ou sans filtre, chacun - dans un monde idéal- devrait être libre de son regard. Maître de son point de vue.

Quelle différence entre ces deux catégories d’individus? On peut constater que, très rarement dans la longue histoire humaine, les « sans filtre » cherchèrent et cherchent à imposer leur vision du monde. Pas eux qui, au nom d'un «filtre», massacrent ceux qui ne prient pas et pensent différemment. Depuis quasiment des millénaires, des hommes assassinent pour infliger leur manière de voir le ciel. Nous obliger tous à regarder les mêmes étoiles qu’eux. Asservir notre regard.

Fort heureusement, parmi ces « avec filtre», la majorité ne pense pas que sa manière d’être et de voir est unique. Incontournable. Cette majorité accepte de partager le ciel avec des «sans filtre » qui le voient sous un autre angle. Ou avec d’autres croyances. Laissant à chaque individu le choix de son interprétation d’une étoile filante ou d’une tempête. Des croyants ne cherchant pas à fouiller dans les yeux du voisin pour vérifier qu’il possède le bon filtre. Bref, ils foutent la paix à leurs contemporains. Si tous les intégristes pouvaient les imiter, ça ferait des vacances à l'humanité entière. La planète usée par les assauts répétés des éteigneurs d'étoiles. Venus éteindre les lumières de jeunes. Imposant la nuit à 130 regards.

Imaginons un seul instant un monde sans les trois filtres divins ayant le plus de poids. Combien de morts et de blessés aurions nous évités ? Sans aucun doute, des dizaines de millions de femmes et d’hommes n’auraient pas été massacrés au nom de ces filtres avec croissant, étoile ou croix. Des pays entiers pas dévastés par des croisades sanguinaires avec des épées, kalaches, ou avions de chasse. Combien d’hectolitres de sang et de larmes non versés? Des jeunes disparus écouteraient encore de la musique et boiraient des coups. Plus tant d’autres choses de la vie.

Cela dit, un quatrième filtre fait beaucoup de dégâts lui aussi de nos jours. Ses lieux de cultes sont implantés un peu partout sur la planète. Et ouverts 24H sur 24. Les représentants de ce culte officient avec une souris et un clavier. Leurs fatwas numériques peuvent désintégrer l’économie de toute une région, un pays, et même un continent. Eux aussi veulent imposer leur ciel. Prêts même à pactiser avec des pétromonarchies. Ces mêmes monarchies qui décapitent, lapident des femmes, emprisonnent au nom de l’Islam. Business is business.

Sans oublier la voute céleste détruite peu à peu par la course à l’industrialisation. La couche d’ozone passant après les bénéfices nets de scrupules dans les poches des actionnaires. Guerre entre autre du dieu Dollar contre Euro. L’addition réglée en espèces sonnantes et trébuchantes toujours par les mêmes. Rien de nouveau sous le soleil du profit. Un profit à tout prix. Même celui de la destruction de la planète.

Personne, croyant ou mécréant, ne détient la vérité. Sa vérité appliquée à tous. Non. Juste détenteur de son bout de regard sur les autres êtres vivants et sur notre planète. Sa personne limitée à son passage éphémère sur le plancher des vaches tournant autour du soleil. Pas plus, ni moins. Chacune et chacun trimballant comme il peut son sac de nœuds à ciel ouvert. Sous l’œil impassible des étoiles qui ne doivent pas souvent se marrer à la vue de notre connerie humaine. Elles méritent un meilleur spectacle. À nous d’être à la hauteur de l’humanité.

Avec ou sans filtre.

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