Nique l'amer !

Publié le par Mouloud Akkouche

 

Mon jour à moi. Plus que quelques heures avant de réaliser mon premier court-métrage. Pas tout à fait vrai car j’en ai déjà fait plusieurs avec mon téléphone ou du matos pourri. Des trucs à l’arrache. Cette fois : une vraie caméra, des comédiens, et une équipe technique. Rien que pour moi. Tout est parti d’un jardinier de la mairie qui déjeunait dans le bar où on traînait en bande. Un cinéphile. Je lui avais montré mes petits films. Il m’avait conseillé de les envoyer à une association. J’avais entendu et vite oublié son conseil. Sam, mon copain, insista pour que je le fasse. J’ai été sélectionnée. Quatre sur toute la France à avoir gagné un stage intensif, dans l’école de ciné la plus prestigieuse de France. Neuf mois se terminant par la réalisation d’un court. Tout se jouait donc pour moi ce jour là. Bonne réalisatrice ou tocarde ? A moi de faire mes preuves.

L’alarme de mon téléphone sonna à 5H15. Mes parents dormaient. Seule Maman se réveillait pour aller faire ses ménages. Papa est au chômage depuis quatre ans. Quand je leur ai annoncé que j’allais à la Fémis, il ne savait pas ce que c’était. Moins non plus d’ailleurs, avant d’être choisie. Pas pour nous ces trucs là, ma fille. Ça doit coûter un bras ? Il m’avait balancé ça dans la cuisine avant de sortir fumer. De dos, Papa immobile face à son jardin potager: la seule chose qui le tenait encore debout. A sa deuxième clope, j’étais sortie. On était resté un instant à fumer, sans un mot. Il redressa un piquet de tomates. L’école me donne une bourse pour étudier. Il leva le pouce puis retourna au sous-sol. Lui et Maman font chambre à part. Des années qu’ils se croisent sous le même toit. Sans la moindre engueulade. L’usure plus forte que la haine.

Mon sac était prêt. D’habitude, Sam venait me prendre en scooter pour m'emmener à la gare. Il me faisait la gueule. Au début, il était super heureux que je monte à Paris. On arrêtait pas de se skyper. Il me posait plein de questions et me remontait le moral quand j’étais pas très en forme. On se connaît depuis l’école primaire. Premier garçon que j’ai embrassé sur les lèvres. Le seul aussi. On a tous les deux 19 ans. Déjà un vieux couple, se marrent nos proches. J’ai pas envie d’un autre copain que Sam. Pourtant j’ai eu des occases. Encore plus depuis que je suis à l’école. La plupart des gars que j’y côtoie ressemblent pas à ceux du village. On a l’impression qu’ils vivent plus et qu’ils ont tous les jours plein de trucs nouveaux à raconter. Tout à l’air tellement simple pour eux et les autres filles de l’école. Ils ont envie et ça se fait. Bien sûr, ils bossent comme des brutes, mais sans se poser de questions. Rien à voir avec Sam et mes potes d’ici. Non, on a… Comment l’expliquer ? Une espèce de poids qui nous écrase au sol. Le plus petit projet est toujours un problème. Comme si la poisse nous suivait partout. Habitués à perdre d’avance.

Sam m’évitait. Il répondait pas à mes textos, ni à mes messages sur la boîte vocale. J'appelais sur son fixe, sa mère me disait qu’il était pas là. Quand j'allais au BDS (Bar des Sports), il était avec la bande. Je m’asseyais avec eux. Il m’embrassait sur la bouche. On aurait cru qu’il se sentait obligé de le faire. Le pire pour moi c’est qu’il me parlait comme si on se connaissait pas. Quelques autres de la bande étaient un peu distants, mais je m’en foutais ; pas avec eux que je voulais faire ma vie. Sam avait une nouvelle copine ? Son meilleur pote m'avait assuré que non. Ça ira mieux à la fin de mon stage et mon retour, me rassurai-je. Sam sera fier de mon premier vrai film. Faut que je sois au top. Pour Sam, mes parents, la bande… Et aussi pour leur prouver à ceux qui m’ont sélectionnée que je suis capable. Pas que les « fils et fille de » qui peuvent faire du cinéma. On a aussi beaucoup de trucs à dire. Et en plus intéressants.

Mon sac à dos était vachement lourd. Je poussai la porte qui donnait sur la rue. Maman allait bientôt se réveiller. Sûre que Papa fumait dans le noir. Chaque matin, il la regardait partir avant de monter boire son café. Faut que je me magne. La gare était à trois bornes. Peu de lumières allumées dans le lotissement. Quand mes parents avaient fait construire, il y avait que quelques maisons. J’ai appris à marcher dans notre jardin. Aujourd’hui, à part le vieux village autour de la mairie et de l’église, que du lotissement. Un labyrinthe de mêmes maisons à perte de vue. Ici, on crame rarement des bagnoles. Les merdes de chez nous sont moins visibles qu’à Clichy Sous Bois ou dans d’autres villes. Ici, chacun à sa boîte aux lettres sur son portail. A celui qui aura la plus belle bagnole, pelouse, piscine… Pas en cité, nous on est propriétaire. Maman clame souvent ça. Elle a besoin de se rassurer. Le vrai proprio de toutes ces baraques c’est la banque.

Le stop marche pas ce matin. Heureusement que je suis partie super tôt pour être sûre d’avoir mon train. Le jour commence à éclairer la nationale. Au loin, la chaîne de montagnes sort peu à peu de la brume. J’ai pris des habitudes depuis que je suis à l’école. Impossible de regarder quelque chose sans penser aussitôt à quel genre de plans ça pourrait donner. Mon regard comme une espèce de caméra. Je marchais souriante dans un décor de film.

Le décor de mon enfance.

 

Qu'est-ce qu'elle croit ? Que la terre va s’arrêter le jour de son tournage ? Les potes ont raison : Myriam se la pète grave. Plus du tout la même. Elle nous regarde de haut depuis qu’elle est rentrée dans cette école. Elle, la rebelle, en colère contre les injustices sociales, toujours à traîner dans les manifs… Fini tout ça. On a l’impression qu’elle a tout oublié. Prête à toutes les courbettes pour se faire accepter à son stage. Pourquoi les autres élèves ont trois ans dans cette école et toi que neuf mois ? Faut démocratiser, ouvrir aux défavorisés. Ok pour l’égalité des chances pour tout le monde. Pourquoi pas changer les critères de sélection pour l’entrée ? Comme ça, y aura pas qu’une majorité de fils ou filles de, ou toujours les mêmes premiers de la classe, pour faire du cinéma. Y jettent des os aux pauvres. On est gentil avec vous les « sans culture », faites votre p’tit film, mais pas trop de bruit dans l’escalier de service. Et toi, tu grignotes sagement le nonos qu’on te jette. Myriam avait les larmes aux yeux. J’avais pété les plombs devant la bande au BDS. Tout le monde avait écouté, même le patron du bar. J’étais fou de rage. Un pote m’avait pris par le bras pour aller me calmer dehors. On en a jamais reparlé. Même avec le recul, je ne retirerai rien de ce que je pense sur le paternalisme et le mépris de classe de cette école. Rien change sur le fond, juste de quoi nourrir sa bonne conscience pour bien dormir. Moi, j'oublierai jamais d'où je viens ! Origine prolo à perpétuité. On m'achètera pas avec des leurres.

Au fond, je sais que ma colère était pas liée uniquement à un truc politique. J’avais la trouille… Une putain de trouille. Là-haut, elle voyait plein de gens que je connaissais pas. Des mecs et des meufs sûrement intéressants, pas à se raconter comme nous les mêmes choses en boucle au BDS où faire tourner des pétards pour anesthésier le temps qui passe. On traîne comme les vieux se retrouvant à la pétanque ou à la pêche. Depuis l’école primaire, on est devenu une famille. Une famille rassurante. Rares les jours sans se voir. Sûr que Myriam, si elle réussit là-haut, s’emmerdera avec nous. Pas parce qu’on est plus cons que ces nouveaux amis. Juste qu’elle aura goûté à autre chose et pourra comparer. Nos journées ensemble auront plus le même goût pour elle. Nos vannes et nos histoires la lasseront. Bref, j’étais jaloux. Et mort de trouille à l’idée de la perdre. Devenu pas assez bien pour elle. Plus à la hauteur de Myriam.

Elle et moi on se cache rien. J’ai tous ses codes d’accès à sa boîte mail, sa page FB et son téléphone. Jamais avant j’avais espionné Myriam. L’autre fois pendant qu’elle dormait, j’ai tout fouillé et étudié le profil de ses nouveaux amis sur sa page FB. Un autre monde. Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ? Rien. A part peut-être qu’ils vont dans de bonnes écoles, parlent un peu mieux le français, voyagent souvent, choisiront un taf qui leur plaira... Nés ici, ils seraient comme nous. Je les envie pas. Ils arrêtent pas de se la raconter avec leurs mots chopés dans leurs putains de revues de cinéma. Aucune phrase sans un terme technique ou le nom d’un réalisateur. Que de la flambe. On a l’impression qu’ils se parlent en code pour pas être compris des autres. Juste envie de rester entre eux. Comme nous au BDS ?

En tout cas, Myriam les imite. C’est ça qui me gonfle le plus chez elle. Surtout quand elle répond à un mec qui s’appelle Louis. Il a l’air vraiment con avec sa mèche sur les yeux, son air de bébé sorti du pieu. Qu’est-ce qu’elle lui trouve à ce mec ? Parce qu’il écrit des scénarios qu’il est mieux que moi ? N’importe quoi ! J’avais les boules. J’ai chialé comme un gosse sur l’écran de son PC. Persuadé qu’on allait me voler Myriam. En plus, c’était de ma faute. Sans moi, elle y serait pas allée chez eux. Je me sentais impuissant. Impossible de faire le poids contre eux. Ils avaient gagné.

Comment récupérer Myriam ?

 

L’alerte SNCF sonna sur mon mobile. Pourvu que le train soit pas supprimé ou très en retard. Ça arrive très souvent sur notre ligne. Tout le temps des pétitions contre les fermetures de gares, pour qu’y ait plus de personnel, même la grève des abonnements… Rien change. On a fini par s’habituer. Râler en attendant le prochain train ou prendre sa bagnole et se taper les embouteillages. La routine des voyageurs des TER. Ouf, juste un petit retard de 10 minutes. J’aurais mon TGV pour Paris. Super pressée de rejoindre le lieu de tournage. Enfin tourner pour de vrai.

Quelle chance j’avais. Combien de jeunes de mon âge auraient aimé être à ma place. Sans cette école, j’en serai pas là. Ils ont pas voulu que le cinéma reste qu’un truc d’initiés. Un beau geste de leur part. Mais je pouvais pas m’empêcher de penser à ce que m’avait dit Sam. Il me considérait comme une traîtresse. Qu’est-ce qu’il croyait ? Que j’allais trahir ma famille, mes potes d’enfances… cirer les pompes des bourges…. N’importe quoi ! Il me prenait pour qui ? Le film que j’allais tourner c’était moi qui l’avais écrit. Tout ce que j’ai appris c’est parce que j’ai bossé. Pas fait la manche. Un gros boulot. Je… Et puis : merde ! Marre de me justifier. Pas une honte de penser un peu qu'à moi.

Indéniable que c’était grâce à Sam. Depuis le collège, il est persuadé que je suis faite pour écrire et tourner des films. C’est lui qui avait organisé les petits films qu’on faisait avec la bande. Très doué pour l’organisation. Il s’était renseigné à Pôle emploi pour ouvrir une boîte de Prod. Il avait trouvé le nom : Nique l’amer. Je détestais ce nom. Il l’avait inventé en pensant à ses parents : deux anciens militants syndicalistes, qui avaient plongé dans l’amertume et revendiquaient leur vote FN. Sam avait très peur de finir par leur ressembler. Faut pas laisser rouiller nos rêves. Ce soir là, après une énième engueulade avec son beau-père, il m’avait longuement parlé de ses trouilles de l’avenir. Surtout de devenir aussi amers que ses parents. Sam les détestait. Pourtant, il leur trouvait des circonstances atténuantes. La solidarité aveugle de la promiscuité ? Une boîte de production. Vous rêvez ou quoi, jeune homme ? Redescendez un peu sur terre. Le conseiller Pôle emploi avait flingué son idée. Ce jour là que Sam avait commencé à basculer. Plus s’intéresser à rien. Juste passer son temps à fumer et tout critiquer. Niqué par l’amer ?

Le coup de klaxon me fit sursauter. Je me poussai sur le bas-côté. Connard ! Mon majeur pointé vers le chauffard. Je ralentis ma marche. Et si Sam et les autres avaient raison ? Pour qui je me prenais à me croire supérieure à eux ? Égoïste qui se la joue en solo ? Faut pas que je pense à tout ça. D’abord terminer mon boulot. Le faire du mieux possible. Après, j’allais prendre du temps avec Sam. On reparlera comme avant. Il finira par comprendre. Je suis pas une traître. Juste besoin de faire. Concrétiser ce que j'ai dans la tête. J’accélérai le pas.

Nos rêves seront inoxydables.

 

La mère de Myriam est assise en face de moi dans la cuisine. Elle arrête pas de parler. Son mari clope sans décrocher un mot. Elle a jamais été d’accord que sa fille fasse cette école. Myriam me racontait leurs engueulades à ce sujet. Sa mère a pas changé d’avis. Au contraire. Encore plus remontée. Faut qu’elle arrête ses conneries maintenant ! Que des camés, des gouines et des pédés dans ce milieu. Ils vont jouer avec elle et la jeter comme un kleenex. Je veux pas de ça pour ma fille, moi ! Elle répète en boucle ce qu’elle avait entendu. Sûre d’avoir raison de vouloir aider sa fille à échapper au pire. Le père semble s’en foutre. Comme si plus rien l'intéressait. Même pas sa fille.

Que leur dire ? Déjà longtemps que j'ai senti que Myriam était  pas comme nous. A moitié ici, à moitié ailleurs. Un regard très différent du notre. Les pros du ciné ont tout de suite vu qu’elle a beaucoup de talent. Un talent qu’elle finira par perdre ou nier en restant scotchée ici. On pourra pas lui apporter ce qu’il lui faut. C’est comme ça. Certains ont besoin de plus d’espace pour respirer. Elle et moi, je sais que c’est foutu. Même si elle a beau me jurer le contraire. Sûrement que j’aurais fait la même chose à sa place. Son départ me bouffe mais j’ai fini par me faire une raison. Myriam fera pas marche arrière. Je veux pas être son boulet. Jamais devenir celui qui aura fait rouiller ses rêves en la retenant ici. Je préfère la perdre que la pourrir. Garder le meilleur de nous deux. Elle va s’ouvrir sur le monde. Et moi me refermer de plus en plus. Un constat d’échec programmé ? Défaitiste ? Peut-être. Mais ça me rend pas vraiment triste. Certains doivent partir. D’autres comme moi resteront englués dans leurs premiers pas. Immobiles. C'est la vie.

Sa mère me tanne depuis plus d’une heure pour que je l’aide à empêcher sa fille de partir du village. Elle la veut près d’elle, dans une cage invisible. Pourquoi monter à Paris ? On a tout ce qui faut chez nous. Elle rêve que Myriam et moi on se marie, fassions des gosses, dégotions une maison pas loin…. Une existence sur la même photocopieuse que nos parents. Sans doute que j’ai vais finir comme ça. Pas avec Myriam. Ses yeux ont besoin d’horizon.

Elle s’arrête de parler et se mord les lèvres. Vous êtes des sans couilles tous les deux. Je vais me débrouiller toute seule. Y me prendront pas ma fille ! Un regard chargé de colère. Déterminée. Elle essayait de nous faire réagir, pour qu'on passe dans son camp. Le père de Myriam reste mutique, moi pareil. Elle se lève et claque la porte. Lui et moi on échange un regard. Il hausse les épaules et rallume une clope. Faut que je me tire. Plus rien à foutre dans cette baraque. Je lui serre la main et sors.

Direction le BDS.

 

La camionnette fit demi-tour. Ils m’avaient laissé dans un bois, à une centaine de mètres d’une nationale. On t’a vu sur le journal et à la télé. Tu dois avoir de la caillasse. File nous des adresses de people pour aller les saucissonner. Le matin de mon départ pour Paris, trois types en cagoule m’avaient sautée dessus et collée dans une camionnette. Ils m’avaient chouré mon téléphone et mon ordi. Je les avais suppliés de me relâcher en leur expliquant les raisons. Ils avaient éclaté de rire. J'étais restée enfermée cinq jours dans une grange dans la montagne. Ils m’avaient jamais insultée ou frappée. Très bien traitée. Mais tous les jours, ils me tannaient pour que je leur file des adresses de stars. Comme si j'en connaissais. Pour eux, j'étais pétée de thunes. Des types butés. Étrangement, ils me faisaient pas peur. Peut-être parce que je pensais qu’au court-métrage foiré. Obsédée par mon échec. Des mois de boulot pour rien. Toute la confiance des gens de l’école foutue en l’air. Ils penseront que je suis une naze. Tort de parier sur moi. Tu vas pas pleurnicher parce qu’on t’ a empêché de faire un p’tit film de merde ! Mon bol de café le frôla et se brisa contre le mur. Un matin, ils m’avaient bandé les yeux et relâché. Sans aucune explication.

Un chauffeur routier m’avait pris en stop. J’étais en larmes. Il m’avait offert un petit déjeuner et prêté son téléphone. Sam était venu me chercher dans une station-service. Nous étions rentrés ensemble chez mes parents. Ma mère avait appelé notre médecin qui m’avait fait une piqûre pour que je dorme. Je restais plusieurs jours dans ma chambre. Complètement prostrée.

Porter plainte ? Repose-toi d’abord ma fille. Appeler ou pas la Femis ? Je savais pas quoi faire. Sonnée par les médocs. Finalement, j’avais décroché le téléphone. Ça se fait pas de prévenir le jour même qu’on arrête tout. L’une des secrétaires, en plus ma préférée, m’avait passé un de ces savons. Je lui avais raccroché au nez et filé chez Sam. Il m’avait juré que c’était pas lui. T’est qu’un putain de jaloux ! Tu as bousillé mon avenir ! Je veux plus te revoir ! Il essaya de me calmer. Je lui balançai un coup de poing. Ses parents me jetèrent dehors. J’insultai la bande au BDS avant de rentrer me cloîtrer dans ma piaule. Ne voyant plus que Maman. Ma tristesse nous avait rapprochées. Prête même à m’accompagner chez un psy si j’en ressentais le besoin. Présente, pas intrusive. Sans Maman, j’aurais fait des conneries. Contrairement à Papa toujours fuyant. Incapable de m'aider dans ce moment si dur. Éternel lâche, accroché à son mégot et ses silences. Un homme qui servait à rien.

Trois semaines après mon retour, Papa était venu frapper à la porte de ma chambre. Je t’invite au resto. Rasé, il portait la veste et les pompes qu’il mettait quand on allait manger tous les trois ensemble. Gosse, j’aimais pas le voir habillé en dimanche. Ce jour là, ça m’avait fait plaisir. Enfin un effort. Evidemment à table, j’avais fait les questions et les réponses. Il se contentait de hocher la tête ou de se racler la gorge. Pourquoi se taisait-il alors qu’il voulait qu’on se retrouve que tous les deux ? Je sentais bien qu’il avait quelque chose à me dire. Envie de le secouer pour que les mots sortent de sa bouche. Il avait les yeux dans le vague. J’étais transparente. Comme d’habitude, ses mains-dernières preuves de son passé de soudeur- s’agitaient sur la table. Jamais compris ce qu’elles me racontaient. L'appel de la clope accéléra l’absorption de son café. Il paya en liquide. Pourquoi les pauvres laissent toujours un pourboire ?

Il croisa les bras derrière son volant. Le moteur tournait. Pourquoi il démarrait pas ? Juste qu’une envie : retourner planquer mes larmes sous ma couette. A 15 ans, j’avais été pris par un centre de formation de foot. La plus grande joie de ma vie… avec ta naissance. Tes grands-parents étaient très fiers et heureux. Deux jours avant mon départ, ils avaient organisé une fête pour mon départ. Je suis passé saluer les potes du collège. On a fait un p’tit foot sur le terrain du quartier. Le terrain où j’avais tout appris. Tacle par derrière: une cheville brisée et double fracture du péroné. Fini pour moi le centre de formation. Le tacleur était un très bon pote. Sa voix tremblait. Ses mains, immobiles pendant qu’il parlait, reprirent leur agitation. Il démarra. Nous passâmes devant la maison sans nous arrêter. J'avais la gorge serrée. Il s’arrêta à la gare et ouvrit le coffre.

A l’intérieur, mon sac de voyage rempli. Il le posa à mes pieds et me tendit une enveloppe. C’est juste pour ton voyage. Je t’ai virée sur ton compte le fric que tu aurais eu à ma mort. Qu’est-ce qui lui prenait ? Je le dévisageai. Il avait dû péter un plomb. Ca devait arriver. Fais pas cette gueule, mon jardin me laissera pas mourir de faim. Je tombais dans ses bras. Il me berça comme quand j’étais gosse. Que lui qui arrivait à m’endormir. Aime-nous de loin, c’est mieux pour toi. Ses mains comme deux ailes sur mes épaules. Il s'écarta lentement et me sourit. Des siècles que cette lumière avait disparu de son regard. Je souris. Il alluma une clope et s’éloigna. Mes yeux se posèrent sur ses chevilles.

Ça tourne !

 

NB) Une fiction librement inspirée de ce documentaire.

 

 

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article