Les fantômes de l’isoloir

Publié le par Mouloud Akkouche

Les fantômes de l’isoloir

Pépé détestait les jours de vote. Moi, j’adorais ces dimanches là. En plus, ça se passait dans mon école primaire. Mes grands-parents en étaient les gardiens. J’y ai vécu une grande partie de mon enfance. Mémé, toujours le sourire aux lèvres, parlait beaucoup. Une vraie concierge, pestait mon père: son gendre. Pas comme Pépé, les sourcils froncés en permanence. L'ours de l'école. Pour moi, c'était plutôt une sorte de capitaine, toujours sur le pont dès l'aube. Sans lui, rien n’aurait marché. Un homme qui aimait, sans mot. Très bougon. Encore plus en période d’élections. Faut dire que Mémé et lui devaient tout préparer. Quand je me levais, la salle du vote et tout le reste étaient prêts. Pépé ne descendait jamais dans la cour. Il se tenait debout devant la vitre de la cuisine, à fumer. Et bougonner contre tous ces gens dans son école. Enfermé toute la journée. Férocement contre le vote.

Contrairement à lui, Mémé descendait voir les gens du bureau. On leur apportait des boissons chaudes et des gâteaux. Mémé parlait avec tout le monde. Moi, je voyais tous mes copains et copines du quartier. Mes parents, bossant souvent le dimanche, avaient voté parmi les premiers. C'était drôle de voir tous ces gens à l'école. La plupart ne venait que pour voter ou à la kermesse de fin d'année. La majorité des adultes étaient habillés comme pour un mariage ou aller au restaurant. Avec quand même l’air sérieux. J’ai de très bons souvenirs des jours de vote. Un moment important dans le quartier.

Pourquoi mes grands-parents refusaient de voter ? Mémé faisait tout comme lui. Jamais elle n’aurait osé le contredire. Tous les deux gardiens depuis des années dans la même école. Ils connaissaient tout le monde dans le quartier et toute la ville. Quand le maire passait saluer les gens du bureau, il parlait longtemps avec Mémé. « Ça c'est ma p’tite fille. Elle est première de sa classe. » Pépé refusait de venir le saluer. Perché là-haut à tout surveiller. Pourquoi tous les deux ne votaient pas ? Surtout que tout le monde le savait. En tout cas, le bureau de vote, leurs collègues de la mairie, étaient au courant. Tout ça à cause du très sale caractère de Pépé. Un sévère avec qui fallait marcher droit. Les gosses de l’école, les enseignants, même la racaille de la cité en face, filaient droit devant lui. Un éternel râleur, jamais content. Mais qu’est-ce que je les aimais Pépé et Mémé. Deux branches sur laquelle ma jeunesse s’est si souvent posée. Je vivais en grande partie chez eux. Mes branches les plus solides. Grâce à elles que j’ai pris mon envol.

Quand Mémé est morte, j’avais 9 ans. C’était à la clinique en centre-ville. Pépé se mit à fumer plus de cigarettes et parler encore moins. Je dormais encore chez lui. Il continuait de m’aimer en silence. Mais pas facile pour lui tout seul avec une petite fille. Heureusement qu’une des femmes de service de l’école m’aidait pour mes cheveux. C’était surtout Mémé qui s’occupait de moi au quotidien. Arrivée au collège, je passais de moins en moins de temps chez lui. Parfois, après les cours, je venais le voir. Quand la cour était vide, il descendait deux chaises. Lui fumait et moi je goûtais. Le capitaine avait pris un coup de vieux. Ses sourcils toujours froncés. Mais plus de lumière dans le regard.

Ma seconde branche disparut quelques mois après mes vingt ans. Une maîtresse trouva Pépé dans sa loge de gardien. Une crise cardiaque. Après 36 ans de bons et loyaux services pour notre commune et ses habitants, il est mort à son poste, avait dit le maire. Tous les collègues de Pépé étaient présents autour du cercueil. Il l’avait installé dans la salle qui servait au vote. Pour une fois, je ne l’aiderais pas à ranger les tables. Et il ne râlerait pas contre ces putains d’élections. Prêt à rejoindre Mémé au cimetière à trois rues de l’école.

Tout s' éclaira pour moi A 18 ans et des poussières. Le jour de mon premier vote. Mon premier devoir électoral dans mon école. Notre école à tous les trois. Et à tous mes copains et copines. Ma mère était passée deux heures avant moi. C’était son dimanche d’astreinte. Mon père vivait ailleurs, dans une autre ville. Après avoir déposé mon bulletin dans l’urne, j'étais montée déjeuner avec Pépé. Il fumait devant la fenêtre. Je jetais un coup d’œil à la photo de Mémé et ôtais mon manteau. Il se retourna. La table était prête pour nous deux. Une viande avec des patates. Le menu habituel de nos rencontres. Sauf qu'il avait sorti le champagne. Nous trinquâmes sans un mot. Il avait acheté les olives que j’aimais beaucoup. Entre deux bouchées, je lui racontais ma vie au lycée et mes projets d’avenir. Au mot avocate, ses yeux s’éclairèrent. Il se tourna et souri à Mémé.

Dans notre famille, on ne posait pas de questions. Soit, tu avais compris. Soit, tant pis. Fallait être équipé d'un bon traducteur de silence. Ce jour là, je finis par lui demander. Pourquoi j’ai toujours refusé de voter ma p’tite-fille ? Il tira plusieurs bouffées de sa Gitane. Une réponse ou que dalle ? « Qui t'as dit qu'on voulait pas ? J’avais haussé les épaules. Il ne répondrait pas. Autant changer de conversation. « Ta mémé est algérienne, moi je suis tunisien. On a pas le droit de vote.» Rarement sentie aussi conne. Comment avoir pu occulter ça ? Pour moi, Pépé et Mémé étaient comme tout le monde. Il faisait partie du décor de la ville. J'étais persuadée qu’ils avaient le droit de vote. La question ne se posait même pas. A peine rentrée chez ma mère, j’ai lu sur le Net tout ce qui avait trait au droit de vote des étrangers. Imbattable sur le sujet. Pépé avait raison d’être en colère.

Aujourd’hui, c’est jour de vote. Je pousse le portail de l’école de mon fils. A des centaines de kms de la mienne. Comme chaque fois, uniquement le dimanche des élections, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil aux fenêtres du troisième étage. Jamais de silhouette auréolée de fumée. Ni de femme souriante, un plateau de boissons à la main. J’entre dans le préau. Très investie dans les parents d’élèves et le quartier, je connais plein d'habitants. On commence à papoter avec une voisine. Plus pris de ma branche Mémé. Bien qu’aussi fronceuse de sourcils. Je prends mes bulletins et gagne l’isoloir. Toujours avec une étrange impression. Comme d'être une fraudeuse. De tricher un peu. Je tire le rideau et pousse un soupir. Personne n'est au courant.

Mémé et Pépé avec moi dans l’isoloir.

PS) Cette fiction est tirée d’une « Arlésienne » datant de plus d’une trentaine d’années. Plusieurs décennies de promesses non tenues et de mépris, ça use, ça use... les électeurs. Ces millions de fantômes auraient voté pour qui aujourd’hui ?

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W
Merci bien pour cette si belle fiction.
Anna et Siham, nos filles jumelles vont voter aujourd'hui pour la première fois, elles ont 19 ans........
C'est Jean Pierre Brard qui chaque fois nous donne à lire vos billets d'humeur et fictions.
Il a bien raison.
Cordialement,
Wabé
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M
Bonjour Wabé,
Merci de votre lecture et commentaire!
La laïcité nous donne le droit de croire ou pas. La démocratie de voter ou pas. Un beau pays.
Bon dimanche,
Mouloud